Casablanca Finance City a gagné son pari initial.
Les sièges régionaux s’y installent, les fonds y domicilient leurs véhicules, les banques et assurances y trouvent un ancrage continental.
Ce premier acte est une réussite. Mais l’attractivité n’est jamais une fin en soi. Elle est une condition d’entrée dans le jeu, non une garantie de souveraineté.
La souveraineté financière ne se mesure ni au nombre de licences délivrées ni au volume de capitaux transitant. Elle se juge à une capacité plus profonde: structurer la valeur, influencer les normes, peser sur la manière dont le risque est évalué et dont les projets sont conçus.
Autrement dit, elle se joue là où s’élabore l’intelligence des flux. Or, aujourd’hui encore, une partie essentielle de cette intelligence échappe à Casablanca.
Les projets africains, y compris ceux pilotés depuis le Maroc, restent majoritairement évalués, normés et «pricés» à Londres, New York ou Zurich.
Cette externalisation cognitive n’est pas une fatalité, mais elle limite mécaniquement l’impact stratégique de CFC. Plus profondément, cette situation produit un effet d’auto-reproduction.
Aujourd’hui encore, une partie essentielle de l’intelligence des flux échappe à Casablanca.
Ils finissent par s’imposer comme des évidences techniques.
Sortir de cette dépendance suppose donc plus qu’une volonté politique: cela exige de bâtir, patiemment, des capacités locales de production normative.
Une place commence à peser lorsqu’elle ne se contente plus d’appliquer les règles, mais qu’elle participe à leur fabrication.
L’enjeu de l’acte II est donc clair: passer d’une logique de hub, centrée sur l’accueil, à une logique d’atelier, centrée sur la conception.
■ Ancrer la liquidité: le Fonds des Fonds comme socle
Si les pools de capitaux restent majoritairement logés hors du continent, la domiciliation demeure une étape administrative dans une chaîne de valeur dont les maillons stratégiques sont ailleurs.
D’où l’intérêt d’un Fonds des Fonds africain, ancré à Casablanca, capable de mobiliser l’épargne institutionnelle du continent: fonds de pension, compagnies d’assurances, banques de développement, souverains africains. Un tel véhicule jouerait un triple rôle.
D’abord, catalyser l’émergence de fonds spécialisés (infrastructures, énergie, santé, industrie, PME). Ensuite, créer un signal de marché clair indiquant que Casablanca n’est pas seulement un lieu d’hébergement juridique, mais un point d’émission de capital.
Enfin, offrir une plateforme de co-investissement susceptible d’attirer des partenaires internationaux dans des architectures où la gouvernance africaine est réellement présente. La souveraineté se finance, elle ne se proclame pas.
Et cette capacité de financement local constitue, indirectement, un levier de souveraineté monétaire fonctionnelle: non pas par la création de monnaie, mais par la capacité à orienter l’épargne et à réduire la dépendance aux cycles de liquidité externes.
■ Innover dans les actifs: adapter plutôt qu’importer
Cela suppose une méthode: partir des besoins africains et construire des instruments hybrides combinant garanties publiques partielles, structuration privée et exigences de marché.
Qu’il s’agisse d’obligations d’infrastructures, de véhicules de financement de PME ou de solutions de partage de risques, l’essentiel n’est pas l’instrument en lui-même, mais la capacité à internaliser la compétence de structuration. Une place financière souveraine n’est pas celle qui accumule des produits, mais celle qui maîtrise l’art de les concevoir.
■ Une souveraineté ouverte, non défensive
Mais ouverte ne signifie pas dépendante. La souveraineté financière est un écosystème capable d’interagir avec le monde tout en conservant la maîtrise de ses leviers.
Elle suppose aussi une coopération renforcée avec les autres places africaines, dans une logique de complémentarité plutôt que de rivalité.
Du hub à l’atelier, la sortie de la zone grise européenne a clos une phase défensive. Elle ouvre une phase de construction. L’acte II de Casablanca Finance City n’est pas celui de l’attractivité. Il est celui de l’architecture.
Non plus seulement un lieu où l’on passe, mais un lieu où l’on conçoit. Non plus seulement une porte d’entrée, mais un atelier. Une place où l’Afrique ne se contente pas d’être un marché, mais devient un acteur.
Bâtir une masse critique de talents
Cela suppose une articulation forte entre universités, écoles de commerce, centres de recherche et marché. Il s’agit de faire émerger une chaîne complète allant de la formation initiale à la recherche appliquée, puis à la pratique professionnelle.
À terme, Casablanca pourrait devenir un pôle africain de certification dans certains métiers financiers stratégiques, renforçant encore son rôle d’aimant à compétences. La finance est une industrie de compétences avant d’être une industrie de capitaux.
La bataille centrale: Reprendre la main sur la data
Les grandes agences de notation, cabinets de due diligence et banques internationales évaluent le risque africain à partir de grilles souvent éloignées des réalités locales.
Résultat: surcoût de financement, dépendance aux acteurs externes, faible capacité à contester les évaluations.
CFC peut jouer un rôle décisif en devenant le centre névralgique d’une plateforme de due diligence africaine partagée, alimentée par les banques de développement, les régulateurs, les fonds et les investisseurs institutionnels du continent.
Concrètement, une telle plateforme pourrait agréger des données projets, sectorielles et macroéconomiques, produire des analyses comparables, documenter l’historique de performance des investissements et proposer des grilles de risque contextualisées.
Elle constituerait progressivement une mémoire financière africaine.
Celui qui structure la donnée structure le marché. Celui qui structure le marché influence les prix. C’est ici que se joue, de manière très concrète, la souveraineté cognitive.
Par Adnan DEBBARH.












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Le monde se referme… et les intelligences se fragmentent : vers une souveraineté cognitive marocaine










