Par Souad Mekkaoui
Non, ce n’est pas une petite phrase ! Ne faisons surtout pas l’erreur confortable de réduire cette affaire à un « dérapage ». Un dérapage, c’est un mot malheureux mais ici, si l’enregistrement est authentifié, nous sommes devant quelque chose de beaucoup plus symptomatique : une certaine manière de penser le pouvoir. Rachid Talbi Alami n’est pourtant pas un jeune militant exalté au fond d’une permanence électorale. Il est le président de la Chambre des représentants, il préside l’institution où siège la représentation nationale, il connaît parfaitement les institutions. Il sait parfaitement qu’un ministère n’est pas un appartement que l’on attribue entre copropriétaires. Il sait parfaitement que Fouzi Lekjaa, Nadia Fettah ou n’importe quel autre responsable ne « prend » pas un ministère parce que tel parti le permet ou parce que tel dirigeant l’interdit. Et pourtant, voilà le vocabulaire. Voilà la mentalité qui transparaît. Celui-là aura… Celui-là n’aura pas… Celle-là restera… Nous entrerons au gouvernement… Nous empêcherons celui-ci d’y accéder.
Mais de quoi parlent-ils ? De l’État marocain ou d’un conseil d’administration familial ? C’est clair qu’ils ont fini par confondre l’État avec leur propriété et c’est peut-être cela, le plus grave. Une partie de notre classe politique a passé tellement de temps autour du pouvoir qu’elle semble avoir fini par développer avec l’État une familiarité inquiétante. Elle ne demande plus aux Marocains : « Que voulez-vous que nous fassions pour le pays ? » Elle semble se demander : « Qu’allons-nous prendre dans le prochain gouvernement ? » Le ministère des Finances pour celui-ci ; un autre portefeuille pour celui-là ; une présidence pour un troisième ; une candidature ailleurs ; un siège ici ; un élu à récupérer là.
Et pendant que l’on déplace les hommes comme des pièces sur un échiquier, on continue de demander au citoyen de croire qu’il est au centre du jeu. Or il ne l’est manifestement pas. Le citoyen est souvent celui que l’on convoque à la fin, pour voter, pour applaudir, pour légitimer. Et parfois pour oublier. Le plus terrible est qu’ils ne semblent même plus mesurer ce qu’ils montrent. Le RNI accuse officiellement le PAM de pressions et de tentatives de débauchage visant ses parlementaires, ses élus et même un membre de son bureau politique. Il estime que ces pratiques portent atteinte à la crédibilité même de l’action politique. Très bien. Que les faits soient établis et que les responsabilités soient assumées.
Mais que découvre le citoyen en même temps ? La bataille pour les prochaines élections ressemble déjà à une foire aux transferts. On compte les élus, on récupère les notables, on sécurise les circonscriptions, on surveille les défections, on anticipe les coalitions, on distribue mentalement les ministères. Et nous n’avons même pas encore entendu les grandes visions proposées aux Marocains. Ils connaissent déjà le casting du prochain gouvernement avant de nous avoir présenté le film. C’est extraordinaire !
Et qu’on ne vienne pas faire de Fouzi Lekjaa une victime. Ce serait encore rabaisser le débat. Fouzi Lekjaa a choisi d’entrer pleinement dans l’arène partisane. Il doit désormais être attaqué politiquement, interrogé politiquement, contesté politiquement. Il doit répondre de ses ambitions, de ses choix, de son bilan, de ses méthodes et de sa vision. S’il existe des pratiques contestables de recrutement ou de pression, elles doivent être documentées. S’il ambitionne demain une fonction plus importante, il doit être jugé sur sa capacité à l’exercer. Mais qu’on le batte, politiquement, avec des idées, avec des résultats, avec une vision économique supérieure, avec un meilleur programme, avec de meilleurs candidats, avec une meilleure conception du Maroc. Pas avec : « Wallah, il ne l’aura pas. » Quel niveau ! Quel appauvrissement ! Et quelle conception minuscule de la compétition politique !
Le Maroc fait du TGV mais sa politique roule encore en charrette
Regardons simplement le contraste. Le Maroc construit Tanger Med, développe Dakhla Atlantique, étend la grande vitesse ferroviaire, produit des automobiles et des avions, prépare 2030, construit des usines de batteries, se positionne sur l’hydrogène, développe des infrastructures que beaucoup de pays de son environnement regardent avec admiration. Il porte une initiative atlantique vers le Sahel, se projette en Afrique, négocie avec les grandes puissances, ambitionne de devenir un pays pivot. Et pendant ce temps-là, qu’offre une partie de son personnel politique au débat national ? « Toi, tu n’auras pas ce ministère. » Voilà le contraste qui devrait nous faire honte. Nous avons modernisé les routes, les ports, les aéroports, les villes, les administrations, l’industrie. Mais nous n’avons manifestement pas encore réussi à moderniser suffisamment les mœurs de certains de ceux qui prétendent nous gouverner. Notre problème n’est plus un déficit d’infrastructures mais un déficit de stature.
Ce pays ne manque plus seulement de routes, d’hôpitaux ou d’écoles. Il manque aussi de quelque chose qu’aucun budget ne peut acheter : la stature politique. Cette capacité à comprendre qu’une fonction oblige celui qui l’occupe à devenir plus grand que lui-même. Cette capacité à savoir se taire lorsqu’une parole rabaisse l’institution. Cette capacité à considérer un adversaire comme un adversaire et non comme un ennemi à éliminer d’un organigramme. Cette capacité surtout à comprendre que l’État est plus grand que ceux qui le servent momentanément.
C’est cela, un homme d’État. Il peut être féroce ; il peut être autoritaire dans ses convictions ; il peut être un redoutable stratège ; mais il sait toujours où finit sa personne et où commence l’État. C’est cette frontière que notre vie politique brouille trop souvent.
Ils parlent de confiance ? Qu’ils commencent par être crédibles
Le communiqué du RNI met lui-même en garde contre une dégradation de la confiance des citoyens dans les partis et dans le processus politique. Mais enfin, messieurs les responsables politiques : qui détruit cette confiance ? Les citoyens ? Les journalistes ? Les réseaux sociaux ? Les abstentionnistes ? Ou bien ceux qui transforment eux-mêmes la politique en spectacle de transferts, de ressentiments, de positions et de portefeuilles ?
Il est devenu trop facile de déplorer chaque année « la crise de confiance ». La confiance ne tombe pas du ciel. Vous l’avez abîmée, collectivement, année après année. En promettant de renouveler les élites tout en recyclant les mêmes pratiques. En parlant de jeunesse tout en verrouillant les appareils. En parlant de mérite tout en privilégiant les réseaux. En parlant de programmes tout en recherchant les notables. En parlant de démocratie interne tout en personnalisant les partis. En parlant de moralisation tout en organisant les transhumances. Et maintenant en parlant ouvertement de ministères avant même que le peuple ait voté. Vous voulez que les Marocains respectent la politique ? Commencez donc par la respecter vous-mêmes.
Le pouvoir n’est pas une mangeoire
Il faudrait peut-être employer enfin les mots que tout le monde pense et que personne n’ose écrire. Un mandat n’est pas un placement, un parti n’est pas une agence de carrière, un député n’est pas une marchandise électorale, un ministre n’est pas un propriétaire, un ministère n’est pas un butin, un gouvernement n’est pas une mangeoire autour de laquelle chacun vient réclamer sa part. Et l’État marocain n’est certainement pas une carcasse que les partis se répartissent après les élections.
Il serait temps que certains le comprennent, parce que lorsqu’on entend des responsables parler ainsi des fonctions publiques, une question terrible finit par s’imposer : sont-ils encore en politique pour servir quelque chose de plus grand qu’eux ?
Après chaque scrutin, nous aurons probablement droit aux mêmes colloques savants. Pourquoi les jeunes ne votent-ils pas ? Pourquoi les Marocains se détournent-ils des partis ? Pourquoi la politique attire-t-elle si peu les compétences ? Pourquoi tant de citoyens disent-ils que « tout est joué d’avance » ? Mais regardez-vous. Écoutez-vous. Regardez ce que vous donnez à voir.
Comment demander à un jeune Marocain de croire à la noblesse de l’engagement politique lorsqu’il découvre que ceux qui occupent les plus hautes responsabilités donnent parfois l’impression de discuter du gouvernement comme d’une distribution de places ? Comment lui expliquer que son bulletin compte lorsque certains parlent déjà de celui qui sera ou ne sera pas ministre ? Comment lui demander de croire à la compétition des idées quand les partis eux-mêmes se battent publiquement pour leurs élus comme des clubs de football pendant un mercato ?
À force de transformer la politique en marché des personnes, vous avez fabriqué vous-mêmes le cynisme que vous reprochez ensuite aux citoyens. Le Maroc ne peut plus traîner cette politique derrière lui. Voilà le vrai problème de notre époque. Pendant longtemps, nous avons pensé que la politique devait conduire le développement du pays. Aujourd’hui, le Maroc donne le sentiment d’avancer malgré une partie de sa classe politique. L’État planifie, les entreprises investissent, les ingénieurs construisent, les ouvriers produisent, les diplomates négocient, les entrepreneurs prennent des risques, les jeunes innovent, les Forces armées et la sécurité se modernisent, les grands projets avancent. Et la politique ? Elle se demande parfois qui prendra quel ministère… Cela devient grotesque.
Un pays ne peut durablement avoir une ambition de puissance et une politique de cour d’école. Il ne peut pas vouloir jouer dans la cour des grandes nations tout en tolérant éternellement une culture partisane faite de querelles minuscules, de susceptibilités, de transferts et de calculs personnels. On ne construit pas une puissance avec une petite politique. Alors oui : le niveau est devenu indigne !
Fallait-il écrire un éditorial diplomatique ? Dire qu’il faut « élever le débat ». Appeler à « davantage de responsabilité ». Inviter les acteurs politiques à « privilégier l’intérêt général ». Employer tous ces mots polis qui permettent depuis des années de ne vexer personne et surtout de ne rien changer. Mais, non, il arrive un moment où la politesse devient une lâcheté.
Alors écrivons-le clairement.
Le niveau est trop bas. Trop bas pour les fonctions occupées. Trop bas pour l’intelligence des Marocains. Trop bas pour les défis qui nous attendent. Trop bas pour la gravité du moment historique. Et surtout, trop bas pour le Maroc. Le Royaume est en train de changer de dimension. Il lui faut désormais des responsables capables de changer de dimension avec lui. Pas des propriétaires de circonscriptions, pas des collectionneurs de mandats, pas des marchands de candidatures, pas des distributeurs imaginaires de ministères. Mais des femmes et des hommes d’État. Des vrais. Des responsables qui regardent plus loin que leur prochain poste. Qui pensent plus grand que leur parti. Qui comprennent que l’État existait avant eux et qu’il existera après eux. Qui savent enfin que servir le Maroc n’est pas y prendre sa place. C’est savoir rester à la sienne.
D’ailleurs, l’enregistrement attribué à Rachid Talbi Alami dépasse largement le cas d’un homme, d’un parti ou d’un ministère. Il place toute une classe politique devant son propre miroir ; et ce miroir renvoie une image devenue difficile à supporter : celle d’un pays qui grandit plus vite que ceux qui prétendent le gouverner.
Le Maroc n’a pas à réduire ses ambitions pour s’accommoder de la petitesse de sa politique. C’est à ses responsables de se hisser à la hauteur du Maroc. Et s’ils n’en sont plus capables, qu’ils aient au moins la décence de ne pas l’empêcher d’avancer, car désormais, le problème n’est plus que la politique soit trop petite pour le Maroc. Le problème est qu’à force de l’être, elle finit par devenir un poids que le Maroc devra apprendre à dépasser.












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