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Chine, États-Unis, Europe : le monde change de centre, et nous continuons à parler comme avant


Rédigé par le Samedi 28 Mars 2026

La Chine avance avec sang-froid, les États-Unis se replient dans une logique de puissance assumée, et l’Europe hésite encore entre confort réglementaire et réveil stratégique. Le monde a changé. Pas notre vocabulaire.
Et l’Afrique dans ce basculement ? ​Et le Maroc dans cette histoire ?



Le monde d’hier s’éloigne. Lentement, mais sûrement.

Il y a des périodes historiques où les ruptures sont visibles. Et puis il y a celles, plus troublantes, où tout change sans que les mots changent vraiment. Nous sommes dans ce moment-là. Les cartes bougent, les hiérarchies s’inversent, les dépendances se redessinent, les blocs se méfient, les routes maritimes redeviennent des enjeux de puissance, les semi-conducteurs ont remplacé une partie des canons, et pourtant une bonne partie du débat public continue de parler comme si nous étions encore dans le monde d’hier.

Pendant des décennies, l’Occident a vécu avec une conviction presque tranquille : celle d’être à la fois le centre économique, le laboratoire politique, le référent moral et l’architecte institutionnel de la planète. Il ne dominait pas seulement par sa richesse ou sa technologie. Il dominait aussi par son récit. Il disait ce qu’était le progrès, ce qu’était la démocratie acceptable, ce qu’était l’ordre international légitime. Il fixait la norme et se réservait, en quelque sorte, le privilège de l’interprétation.

La première vérité qu’il faut accepter, c’est que le basculement vers l’Asie n’est plus une hypothèse d’expert ni un thème de colloque. C’est un fait politique, économique et stratégique. Et dans ce basculement, la Chine occupe une place à part. Non pas simplement parce qu’elle pèse lourd en population, en industrie ou en commerce. Mais parce qu’elle avance avec une cohérence que beaucoup de démocraties n’arrivent plus à maintenir dans la durée.

C’est là, à mon sens, le vrai sujet. La Chine n’impressionne pas seulement par sa taille. Elle impressionne par son tempo.

Là où beaucoup de pays occidentaux pensent à l’horizon du trimestre, de l’élection ou du sondage, Pékin raisonne en décennies. Là où l’on s’excite médiatiquement sur le dernier incident diplomatique, elle travaille les infrastructures, les routes commerciales, les filières, les approvisionnements, les technologies critiques, la formation de ses ingénieurs, la sécurisation de ses marges de manœuvre. Elle n’a pas toujours besoin de frapper fort. Il lui suffit souvent d’avancer méthodiquement. C’est une puissance d’installation plus qu’une puissance de démonstration.

Et c’est précisément ce qui déroute tant de responsables occidentaux. Ils ont été formés à lire la puissance dans ses gestes visibles : l’intervention militaire, la crise ouverte, la sanction spectaculaire, l’ultimatum, le sommet, la déclaration fracassante. La Chine, elle, travaille souvent autrement. Elle investit, elle maille, elle encercle, elle crée des dépendances, elle se rend difficile à contourner. Elle ne crie pas toujours sa force. Elle l’organise.

Pendant ce temps, les États-Unis ont eux aussi changé de posture. Ils continuent, bien sûr, à se présenter comme la première puissance du monde libre, comme le pivot du système international, comme le garant d’un certain ordre. Mais derrière cette façade, une autre logique se renforce : celle d’une puissance qui veut d’abord protéger son espace, ses intérêts vitaux, ses technologies, ses chaînes d’approvisionnement, son avance monétaire et sa profondeur stratégique. Autrement dit, Washington parle encore parfois au nom du monde, mais agit de plus en plus au nom d’un empire régional élargi.

Il faut regarder les choses sans naïveté. L’Amérique n’abandonne pas la scène. Elle la redéfinit. Elle ne cherche plus toujours à convaincre tout le monde. Elle cherche d’abord à empêcher le déclassement, à contenir l’adversaire, à verrouiller les points sensibles, à garder la main sur les secteurs décisifs. Les puces électroniques, l’intelligence artificielle, l’énergie, l’Arctique, les minerais critiques, les routes maritimes : tout cela n’est plus périphérique. Tout cela est central.

Le monde n’est donc pas entré dans une ère post-puissance. Il est entré dans une ère de puissance totale.

C’est-à-dire une époque où la puissance ne s’exprime plus seulement par l’armée. Elle s’exprime aussi par la monnaie, par la technologie, par le droit, par la logistique, par l’information, par la maîtrise des normes, par la capacité à bloquer, ralentir, surveiller, influencer ou détourner. Nous sommes sortis de l’illusion selon laquelle l’économie mondiale serait un immense espace neutre régi seulement par l’efficience. L’économie est redevenue géopolitique. La technologie est redevenue stratégique. Le commerce lui-même est désormais traversé par des logiques de sécurité.

Nous vivons, en réalité, dans une conflictualité diffuse, permanente, souvent non déclarée et le mot “guerre” revient partout, même quand il n’y a pas de front visible. Les sanctions financières, les batailles autour des standards techniques, la guerre des données, la pression sur les câbles, les restrictions à l’export, les guerres narratives, les manipulations informationnelles, les chantages énergétiques, les dépendances industrielles utilisées comme levier : tout cela fait système. Ce n’est pas de la paix au sens classique. Ce n’est pas toujours de la guerre ouverte non plus. C’est une zone grise devenue la condition normale des relations internationales.

Et c’est ici que l’Europe apparaît comme le maillon le plus incertain du trio.

L’Europe reste riche, instruite, technologiquement capable sur certains segments, puissante par son marché, solide par ses institutions, respectable par son niveau de civilisation politique. Mais cela ne suffit plus. Parce que le problème européen n’est pas d’abord un manque de qualité ; c’est un manque de projection stratégique. L’Europe pense bien, mais agit lentement. Elle régule beaucoup, mais investit trop peu. Elle se veut exemplaire, mais peine à être décisive. Elle produit des textes, des cadres, des règles, des garde-fous. Or le monde qui vient ne se laissera pas impressionner par la sophistication réglementaire seule car la norme ne remplace pas la puissance.

La norme est utile. Elle protège. Elle structure. Elle civilise même les échanges. Mais lorsqu’elle devient un refuge psychologique, un substitut à l’ambition industrielle, une compensation à l’impuissance stratégique, elle finit par affaiblir ceux qui en abusent. L’Europe donne parfois le sentiment de croire qu’en définissant les règles du jeu, elle continue de dominer le jeu. C’est une erreur. On peut écrire des règles et perdre la partie si l’on ne maîtrise plus ni les composants critiques, ni l’énergie, ni les infrastructures, ni les technologies-clés.

Le plus troublant, c’est que cette fragilité européenne n’est pas seulement matérielle. Elle est mentale. Une partie des élites du continent continue de raisonner comme si l’histoire devait naturellement converger vers le modèle européen. Comme si la densité normative, la prudence institutionnelle et la morale diplomatique allaient suffire à contenir des puissances qui, elles, pensent en termes de rapport de force, de temps long, de capacité productive et d’intérêt national. Mais le monde ne récompense plus les bonnes intentions. Il récompense les capacités.

Être souverain, aujourd’hui, ce n’est pas seulement défendre ses frontières. C’est maîtriser ses données, ses réseaux, ses infrastructures critiques, ses sources d’énergie, ses capacités de calcul, ses chaînes logistiques, ses outils de paiement, ses standards industriels, ses talents scientifiques. La souveraineté moderne est moins romantique que technique. Elle se mesure moins aux discours qu’aux dépendances évitées.

Sur ce terrain, la Chine a pris de l’avance dans la compréhension du siècle. Les États-Unis l’ont compris à leur manière, souvent brutale. L’Europe, elle, tarde encore à sortir de son sommeil conceptuel.

Je ne dis pas que tout est perdu pour elle. Ce serait absurde. Le continent dispose encore d’atouts immenses : un marché colossal, des chercheurs, des universités, des entreprises d’excellence, des infrastructures de haut niveau, une culture politique précieuse, une monnaie importante. Mais ces atouts dispersés ne valent pas stratégie. Ce qui manque, ce n’est pas la matière. C’est la volonté de puissance au sens noble : la capacité à penser ensemble l’industrie, l’innovation, la défense, l’énergie, la finance, le numérique et la diplomatie.

Voilà pourquoi la question chinoise ne concerne pas seulement la Chine. Elle agit comme un miroir. Elle révèle ce que les autres puissances ont compris, et ce que l’Europe refuse encore parfois de regarder en face. Le XXIe siècle ne sera pas organisé par ceux qui parlent le mieux de l’universel. Il sera structuré par ceux qui maîtrisent les nœuds vitaux du système mondial.

Cela ne signifie pas qu’il faille admirer Pékin sans réserve ni céder à une fascination puérile pour l’autorité. Cela signifie simplement qu’il faut ouvrir les yeux. Le monde multipolaire qui s’installe ne sera pas automatiquement plus juste. Il sera probablement plus instable, plus dur, plus transactionnel. Les principes y compteront encore, mais seulement s’ils sont appuyés par des moyens. Les valeurs sans puissance deviendront des vœux pieux. La morale sans capacité ressemblera de plus en plus à un luxe de déclin.

C’est peut-être cela, au fond, le malaise de cette époque. Nous sentons que le centre de gravité du monde se déplace, mais nous continuons à employer des catégories anciennes pour commenter une réalité neuve.

Nous parlons encore de coopération quand d’autres parlent déjà de dépendance stratégique.
Nous parlons de concurrence quand il s’agit parfois de survie industrielle.
Nous parlons de régulation quand il faudrait parler de souveraineté.
Nous parlons d’équilibre alors que les grandes puissances, elles, organisent méthodiquement le déséquilibre à leur avantage.

Le monde a changé de centre. La vraie question est désormais simple : qui aura le courage de changer de logiciel ?

Et l’Afrique dans ce basculement ?

C’est sans doute l’angle que beaucoup oublient, ou qu’ils réduisent trop vite à une formule commode : “continent d’avenir”.

En réalité, l’Afrique n’est pas simplement un espace qui assisterait passivement au déplacement du centre de gravité mondial ; elle est déjà l’un des terrains où ce basculement se joue concrètement. Car tout ce qui recompose la puissance au XXIe siècle renvoie, d’une manière ou d’une autre, à l’Afrique : les minerais critiques, la démographie, les terres agricoles, les routes maritimes, les besoins en infrastructures, les marchés de demain, les votes dans les enceintes internationales, les réserves énergétiques et, plus profondément encore, la bataille des modèles d’influence.

Longtemps, le continent a été pensé depuis l’extérieur : zone d’assistance pour les uns, réservoir de matières premières pour les autres, théâtre humanitaire pour les plus cyniques, espace de projection géopolitique pour les plus ambitieux. Cette vision est en train de vieillir.

L’Afrique reste vulnérable, fragmentée, inégalement équipée, parfois capturée par ses propres blocages politiques, mais elle n’est plus périphérique. Elle devient centrale dans la grammaire du nouveau monde.

La Chine l’a compris depuis longtemps, en avançant par les infrastructures, le crédit, la construction, les ports, les routes, les chemins de fer, les zones industrielles et une présence commerciale patiente.

Les États-Unis, eux, y reviennent avec davantage d’attention, non plus par seul prisme sécuritaire, mais aussi parce qu’ils voient bien que laisser le continent à d’autres reviendrait à céder une partie du siècle. La Russie, la Turquie, les monarchies du Golfe, l’Inde, l’Union européenne elle-même, tous reviennent ou s’installent avec des intensités différentes.

Cela signifie une chose : l’Afrique n’est plus hors-jeu, elle est devenue l’un des nœuds de la compétition mondiale. Mais cette centralité nouvelle ne garantit rien. Elle peut produire de la dépendance supplémentaire comme elle peut ouvrir une fenêtre historique.

Tout dépendra de la capacité des États africains à négocier autrement, à sortir de la diplomatie de rente, à imposer des contreparties industrielles, technologiques et éducatives, à transformer leurs matières premières en chaînes de valeur, et surtout à comprendre que le vrai risque n’est pas d’être convoités, mais d’être convoités sans stratégie.

Le continent a devant lui une occasion rare : ne plus être seulement un objet de rivalité, mais commencer à devenir un sujet de puissance. Encore faut-il que ses élites politiques, économiques et intellectuelles acceptent enfin de penser l’Afrique non comme une promesse abstraite, mais comme un acteur stratégique à construire.

​Et le Maroc dans cette histoire ?

Pour le Maroc, ce basculement mondial n’est ni une menace abstraite ni une curiosité de géopoliticiens. C’est une question très concrète de positionnement. Le Royaume a un atout majeur : il a compris plus tôt que d’autres que le XXIe siècle serait celui des connexions, des hubs, des chaînes logistiques, des partenariats multiples et de la stabilité stratégique.

Entre Europe, Afrique, Atlantique, Méditerranée et monde arabe, le Maroc peut tirer profit d’un monde moins figé, à condition de ne pas se contenter d’être une plateforme de passage. Il lui faut consolider sa montée en gamme industrielle, sécuriser davantage sa souveraineté technologique, investir encore dans la formation, l’innovation et les infrastructures critiques, tout en approfondissant son ancrage africain.

Sa diplomatie, déjà agile, devra continuer à naviguer entre les grands blocs sans naïveté, avec une ligne simple : diversifier sans se disperser, attirer sans se soumettre, coopérer sans dépendre.

Dans ce nouveau monde, les pays qui compteront ne seront pas forcément les plus grands, mais ceux qui sauront transformer leur géographie en stratégie. Le Maroc a cette possibilité. À lui de la convertir en puissance d’équilibre, d’influence et de production.





Samedi 28 Mars 2026


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