L'ODJ Média

lodj






Chronique de l’incertain : ​la seule certitude demeure l’incertitude


À quelques jours des législatives du 23 septembre 2026, les partis politiques marocains sont confrontés à un paradoxe rarement aussi visible : on leur demande de dire précisément ce qu’ils feront pendant cinq ans alors que personne ne peut sérieusement garantir à quoi ressemblera le monde dans cinq ans. Énergie, eau, alimentation, intelligence artificielle, guerres, commerce mondial : les anciennes certitudes se dérobent les unes après les autres.



Le véritable défi des programmes électoraux n’est peut-être donc plus seulement de promettre un avenir meilleur, mais d’expliquer comment gouverner un avenir devenu imprévisible.

Il fut un temps où faire de la prospective consistait essentiellement à prolonger des courbes. On observait la démographie, la croissance économique, les besoins en logements, la consommation d’électricité, le nombre d’élèves ou de voitures et, avec suffisamment de données, on construisait 2030 ou 2035.

Aujourd’hui, la courbe peut encore être juste. C’est le monde autour qui peut changer.

Une guerre éclate. Une pandemie débarque. Une crise financiére. Une route maritime devient impraticable. Un fournisseur ferme ses frontières. Une technologie bouleverse en trois ans un métier que l’on pensait stable pendant trente. Une sécheresse modifie une politique agricole. Un baril de pétrole s’envole. Un algorithme réalise soudain le travail de plusieurs employés.

Bienvenue dans l’âge de l’incertitude permanente et systémique.

Et voilà peut-être le véritable casse-tête des partis engagés dans les législatives marocaines du 23 septembre 2026, scrutin qui doit renouveler les 395 membres de la Chambre des représentants. Car une campagne électorale repose sur une convention presque étrange : les candidats doivent nous expliquer aujourd’hui ce qu’ils feront jusqu’en 2031.

Très bien.

Mais qui peut dire quel sera le prix du pétrole en 2028 ?
Quel sera le niveau des précipitations au Maroc en 2029 ?
Quels métiers l'intelligence artificielle aura transformés en 2030 ?
À quoi ressembleront les relations entre la Chine, les États-Unis et l’Europe ?
Quelles routes commerciales seront ouvertes, fragilisées ou renchéries ?

Le problème n’est évidemment pas de renoncer aux programmes.

Il est de changer leur nature.

Première certitude disparue : le marché mondial nous fournira toujours ce qui nous manque

Nous avons longtemps vécu avec une idée confortable : il n’est pas nécessaire de tout produire puisque le commerce international permet d’acheter ailleurs ce qui manque ici.

Cette logique reste largement valable. Aucun pays moderne ne peut sérieusement prétendre à l’autarcie.

Mais l’ouverture commerciale n’est plus une assurance tous risques.

Pandémie, guerres, restrictions à l’exportation, sanctions, tensions maritimes ou protectionnisme ont rappelé une évidence presque oubliée : avoir l’argent pour acheter ne signifie pas nécessairement que quelqu’un pourra vous vendre au moment où vous en aurez besoin.

La souveraineté moderne n’est donc pas l’autosuffisance absolue.

C’est la capacité à identifier les dépendances dangereuses.

Médicaments. Céréales. Énergie. Composants électroniques. Technologies critiques. Intrants agricoles.

La bonne question électorale devient alors moins : « combien allons-nous produire ? » que : « de quoi le Maroc ne peut-il raisonnablement accepter de manquer ? »

Deuxième certitude : l’énergie sera toujours disponible à un prix supportable

Le Maroc connaît particulièrement cette vulnérabilité.

L’Agence internationale de l’énergie rappelle que le Royaume continue de dépendre des importations de charbon, de pétrole et de gaz pour une large part de ses besoins énergétiques.

Hier encore, l’énergie figurait surtout dans les programmes économiques. Aujourd’hui, elle devrait presque figurer dans les chapitres consacrés à la souveraineté. Car un choc énergétique traverse toute l’économie : transport, industrie, agriculture, inflation, finances publiques, pouvoir d’achat.

Produire davantage d’électricité renouvelable est donc une politique climatique.

Mais c’est également une assurance stratégique. La nuance est importante.

Dans le monde qui vient, certaines infrastructures ne seront peut-être pas seulement jugées sur leur rentabilité immédiate mais sur les vulnérabilités qu’elles permettent d’éviter.

Troisième illusion : l’eau et l’alimentation sont des données permanentes

Au Maroc, celle-là est déjà tombée.

Le stress hydrique n’est plus un scénario de prospectiviste. Le gouvernement lui-même place désormais la gestion proactive et durable de l’eau parmi les priorités nationales face au changement climatique.

Et une conséquence politique apparaît. On ne pourra probablement plus réfléchir séparément à l’agriculture, à l’eau et à l’alimentation. Une politique agricole qui ne demande pas combien d’eau sera disponible dans vingt ans devient une politique incomplète.

Une politique hydrique qui ignore les besoins alimentaires l’est tout autant.

Le dessalement, le recyclage des eaux usées, les barrages, les transferts, les nappes phréatiques, les cultures agricoles et les importations alimentaires appartiennent désormais à la même équation.

Voilà encore une difficulté pour les programmes électoraux.
Il est assez facile de promettre davantage de production.
Il est beaucoup plus difficile de préciser avec quelle eau.

Quatrième certitude disparue : technologie égale emplois

Pendant deux siècles, malgré les crises et les destructions temporaires de métiers, le progrès technologique a accompagné une formidable expansion de l’emploi.

L’intelligence artificielle introduit aujourd’hui une inconnue supplémentaire.

Elle peut créer des entreprises, augmenter la productivité et permettre aux pays émergents d’accélérer leur développement. La Banque mondiale souligne d’ailleurs le potentiel considérable de l’IA pour les économies en développement, tout en insistant sur les conditions nécessaires en matière d’électricité, de connectivité, de compétences et d’institutions.

Mais personne ne peut annoncer avec précision quels métiers survivront, lesquels muteront et lesquels apparaîtront. Voilà pourquoi compter les emplois promis pendant une campagne ne suffira bientôt plus.

Il faudra regarder leur nature.

Former un jeune aujourd’hui à un métier qui pourrait être profondément automatisé en 2030 n’est pas exactement lui rendre service.

École, université, formation professionnelle, recherche, industrie et numérique deviennent alors les différentes facettes d’une même bataille : celle de la souveraineté cognitive.

Cinquième certitude : la paix est l’état normal du monde

Nous avions fini par nous habituer, particulièrement en Europe et autour de la Méditerranée, à considérer la stabilité internationale comme une sorte de décor permanent.

Elle ne l’est plus. Les rivalités entre puissances, les guerres commerciales, les conflits armés et les ruptures logistiques sont redevenus des paramètres économiques.

Pour le Maroc, ce changement constitue simultanément un risque et une opportunité.

Le Royaume se trouve entre Atlantique et Méditerranée, au contact de l’Europe, de l’Afrique et du monde arabe.

Lorsque les routes commerciales et les alliances se recomposent, la géographie retrouve de la valeur.

Ports, énergie, câbles numériques, infrastructures logistiques, industrie et relations avec l'Afrique ne sont plus seulement des dossiers économiques.

Ils deviennent les pièces d’un même échiquier. Alors, à quoi devrait ressembler un programme sérieux en 2026 ?

Probablement moins à un catalogue et davantage à une architecture.

Un programme peut naturellement annoncer des objectifs : croissance, emploi, santé, école, logement, protection sociale.

Mais il devrait peut-être aussi dire ce que le gouvernement ferait si ses hypothèses deviennent fausses.

Que fait-on si l’énergie augmente brutalement ?
Que fait-on si trois années de sécheresse supplémentaires surviennent ?
Que fait-on si l’intelligence artificielle bouleverse l’offshoring ?
Que fait-on si une route commerciale essentielle est perturbée ?
Que fait-on si une nouvelle crise mondiale pousse brutalement les prix alimentaires vers le haut ?

Voilà peut-être la nouvelle frontière de la crédibilité politique : non plus seulement présenter un scénario idéal, mais présenter des plans B, C et D.

Cela change considérablement la manière de penser la prospective.

Le prospectiviste d’hier cherchait souvent le scénario le plus probable.

Celui d’aujourd’hui devrait peut-être surtout chercher les scénarios capables de mettre le pays en difficulté.

La différence est majeure.
La prospective n’est plus uniquement l’art de prévoir.
Elle devient l’art de préparer.

Et c’est probablement là que les programmes électoraux devront eux aussi évoluer.

Un programme qui fonctionne uniquement lorsque le pétrole reste raisonnable, lorsqu’il pleut suffisamment, lorsque le commerce mondial fonctionne normalement et lorsque les technologies progressent tranquillement n’est peut-être plus véritablement un programme.

C’est un scénario favorable. Or gouverner consiste précisément à affronter ce qui n’était pas prévu.

Voilà donc le paradoxe des élections de septembre 2026.

Jamais les citoyens n’ont autant demandé de certitudes.
Et jamais les responsables politiques n’ont disposé d’aussi peu de certitudes sur le monde qu’ils auront à gouverner.

Cela ne signifie pas qu’il faille cesser de promettre.
Cela signifie qu’une promesse moderne devrait comporter une deuxième phrase :

« Voilà ce que nous voulons faire si tout se passe comme prévu. Et voilà ce que nous ferons si rien ne se passe comme prévu. »

Peut-être est-ce cela, finalement, la souveraineté dans le monde qui vient.

Non pas prétendre contrôler l’avenir. Mais être suffisamment préparé pour qu'un avenir imprévisible ne décide pas entièrement à notre place. Car derrière toutes les projections, tous les modèles économiques et tous les programmes électoraux, il reste désormais une certitude assez inconfortable : la seule certitude demeure l’incertitude.



Mercredi 16 Septembre 2026


Dans la même rubrique :
< >

Billet | Billet 2026 | Chroniqueurs invités | Experts invités | Deep Think | Quartier libre | Chroniques Vidéo | Replay vidéo & podcast outdoor | Documentaires IA


Bannière Réseaux Sociaux

Par ordre alphabétique : 

Abdallah Benzekri  (Fr)
Abdelaziz Koukas (Fr) & Abdelaziz Koukas  (Ar)
Abdelfettah Essadiki (Ar)
Abdelghani El Arrasse  (Fr)
Abdeslam Seddiki  (Fr) & Abdeslam Seddiki (Ar)
Abdessamad Alhyan  (Fr) & Abdessamad Alhyan (Ar) 
Adel Ghallab  (Fr) 
Adil Benhamza   (Fr) & Adil Benhamza (Ar) 
Adnan Debbarh (Fr) 
Ali Bouallou (Fr) & Ali Bouallou (Ar) 
Ali Tounsi (Ar)
Anissa Mekouar Senhadji (Fr) 
Ayoub Mechmoum (Ar)
Aziz Boucetta (Fr) & Aziz Boucetta (Ar)
Aziz Daouda (Fr) & Aziz Daouda (Ar) 
Aziz Rabbah (Fr) & Aziz Rabbah (Ar)
Aziza Benkirane (Fr) & Aziza Benkirane (Ar)
Badr Ben Allach (Ar)
Bargach Larbi (Fr)
Badreddine Aitlekhoui (Ar) 
Dr Anwar Cherkaoui (Fr) & Dr Anwar Cherkaoui (Ar) 
Dr Az-Eddine Bennani (Fr) 
Dr Hassan Bennani (Fr) 
Dr Idriss Qorich (Ar)
Dr Khalid Fathi (Fr) & ​ Dr Khalid Fathi (Ar)
Dr Mustapha Belaouni (Ar)
Dr Zakaria Benomar Farès (Fr) 
El Montacir Bensaid (Fr) & El Montacir Bensaid (Ar)
Fawzia Talout Meknassi (Fr) 
Hassan Abdelkhalek (Fr) & Hassan Abdelkhalek (Ar) 
Hicham El Aadnani (Fr) & Hicham El Aadnani (Ar)
Lahcen Haddad (Fr) & Lahcen Haddad (Ar) 
Marwane El Bouzdaini (Fr) 
Mohamed El Ouardi (Fr) & Mohamed El Ouardi (Ar)
Mohamed Yasser Mouline (Fr) & Mohamed Yasser Mouline (Ar)



Mustapha Sehimi  (Fr) & Mustapha Sehimi (Ar)
Naïm Kamal (Fr) & Naïm Kamal (Ar) 
Najib Mikou (Fr) & Najib Mikou (Ar)
Omar Hasnaoui (Fr) 
Saâd Faouzi (Fr) 
Rachid Boufous (Fr) & Rachid Boufous (Ar) 
Saïd Temsamani (Fr) & Saïd Temsamani  (Ar)
Souad Mekkaoui (Fr) 
Taoufiq Boudchiche (Fr) & Taoufiq Boudchiche (Ar)
Yasser Derkouli (Fr) 
Younes Amimi (Ar)
Zakaria Berala  (Fr)


Bannière Lodj DJ

Avertissement : Les textes publiés sous l’appellation « Quartier libre » ou « Chroniqueurs invités » ou “Coup de cœur” ou "Communiqué de presse" doivent être conformes à toutes les exigences mentionnées ci-dessous.

1-L’objectif de l’ODJ est de d’offrir un espace d’expression libre aux internautes en général et des confrères invités (avec leurs accords) sur des sujets de leur choix, pourvu que les textes présentés soient conformes à la charte de l’ODJ.

2-Cet espace est modéré  par les membres de la rédaction de lodj.ma, qui conjointement assureront la publication des tribunes et leur conformité à la charte de l’ODJ

3-L’ensemble des écrits publiés dans cette rubrique relève de l’entière responsabilité de leur(s) auteur(s).la rédaction de lodj.ma ne saurait être tenue responsable du contenu de ces tribunes.

4-Nous n’accepterons pas de publier des propos ayant un contenu diffamatoire, menaçant, abusif, obscène, ou tout autre contenu qui pourrait transgresser la loi.

5-Tout propos raciste, sexiste, ou portant atteinte à quelqu’un à cause de sa religion, son origine, son genre ou son orientation sexuelle ne sera pas retenu pour publication et sera refusé.

Toute forme de plagiat est également à proscrire.

 


Par ordre alphabétique : 

Abdallah Benzekri  (Fr)
Abdelaziz Koukas (Fr) & Abdelaziz Koukas  (Ar)
Abdelfettah Essadiki (Ar)
Abdelghani El Arrasse  (Fr)
Abdeslam Seddiki  (Fr) & Abdeslam Seddiki (Ar)
Abdessamad Alhyan  (Fr) & Abdessamad Alhyan (Ar) 
Adel Ghallab  (Fr) 
Adil Benhamza   (Fr) & Adil Benhamza (Ar) 
Adnan Debbarh (Fr) 
Ali Bouallou (Fr) & Ali Bouallou (Ar) 
Ali Tounsi (Ar)
Anissa Mekouar Senhadji (Fr) 
Ayoub Mechmoum (Ar)
Aziz Boucetta (Fr) & Aziz Boucetta (Ar)
Aziz Daouda (Fr) & Aziz Daouda (Ar) 
Aziz Rabbah (Fr) & Aziz Rabbah (Ar)
Aziza Benkirane (Fr) & Aziza Benkirane (Ar)
Badr Ben Allach (Ar)
Bargach Larbi (Fr)
Badreddine Aitlekhoui (Ar) 
Dr Anwar Cherkaoui (Fr) & Dr Anwar Cherkaoui (Ar) 
Dr Az-Eddine Bennani (Fr) 
Dr Hassan Bennani (Fr) 
Dr Idriss Qorich (Ar)
Dr Khalid Fathi (Fr) & ​ Dr Khalid Fathi (Ar)
Dr Mustapha Belaouni (Ar)
Dr Zakaria Benomar Farès (Fr) 
El Montacir Bensaid (Fr) & El Montacir Bensaid (Ar)
Fawzia Talout Meknassi (Fr) 
Hassan Abdelkhalek (Fr) & Hassan Abdelkhalek (Ar) 
Hicham El Aadnani (Fr) & Hicham El Aadnani (Ar)
Lahcen Haddad (Fr) & Lahcen Haddad (Ar) 
Marwane El Bouzdaini (Fr) 
Mohamed El Ouardi (Fr) & Mohamed El Ouardi (Ar)
Mohamed Yasser Mouline (Fr) & Mohamed Yasser Mouline (Ar)
Mustapha Sehimi  (Fr) & Mustapha Sehimi (Ar)
Naïm Kamal (Fr) & Naïm Kamal (Ar) 
Najib Mikou (Fr) & Najib Mikou (Ar)
Omar Hasnaoui (Fr) 
Saâd Faouzi (Fr) 
Rachid Boufous (Fr) & Rachid Boufous (Ar) 
Saïd Temsamani (Fr) & Saïd Temsamani  (Ar)
Souad Mekkaoui (Fr) 
Taoufiq Boudchiche (Fr) & Taoufiq Boudchiche (Ar)
Yasser Derkouli (Fr) 
Younes Amimi (Ar)
Zakaria Berala  (Fr)






LODJ24 TV
آخر الأخبار
جاري تحميل الأخبار...
BREAKING NEWS
📰 Chargement des actualités...

Inscription à la newsletter

Plus d'informations sur cette page : https://www.lodj.ma/CGU_a46.html



Agenda Culturel







Vos contributions
LODJ Vidéo