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De l’attractivité à la souveraineté: Ce que CFC a réussi… et ce qu’il lui reste à conquérir.

1ère partie.


*Le Cercle des Experts :

Par Adnan DEBBARH / Edition N°:7203.

Adnan Debbarh est le fondateur d’Ascend Intelligence, plateforme dédiée à la stratégie et à la souveraineté intellectuelle. Enseignant en géopolitique et stratégie mondiale à l’ISCAE, il analyse les recompositions du système international et leurs effets sur les nations moyennes. Ses travaux explorent le rôle du Maroc et de l’Afrique dans le nouvel ordre multipolaire, les ressorts de la diplomatie d’influence et les conditions d’une puissance marocaine fondée sur la convergence et la co-souveraineté productive.



​Casablanca Finance City (CFC) est souvent présentée à travers un prisme devenu familier: celui de l’attractivité.

Fiscalité ciblée, liberté de change, simplification administrative, arbitrage international, communauté d’affaires africaine dense.

À ce registre, les bilans sont solides. La place financière marocaine fonctionne, elle attire, elle crédibilise Casablanca comme hub continental. Et cette réussite mérite d’être reconnue sans réserve.

Mais à mesure que CFC gagne en maturité, une question plus exigeante s’impose. Non plus seulement celle de l’attractivité, mais celle de la souveraineté financière. Non pas au sens monétaire – que le Maroc ne revendique pas – mais au sens plus profond et plus discret: où et par qui se conçoit la valeur financière africaine?

Ce glissement de regard n’est pas un procès. Il marque, au contraire, le passage d’une phase à une autre. Celle où une place financière cesse d’être jugée sur sa capacité à accueillir, pour être évaluée sur sa capacité à structurer.

■ Le faux débat: quand la technique masque la stratégie

La question stratégique n’est donc plus: comment attirer davantage d’acteurs à Casablanca? Elle devient: quelles fonctions financières clés voulons-nous voir s’y exercer et pour quel impact sur la transformation de l’Afrique? (Ph. F. Alnasser)
La question stratégique n’est donc plus: comment attirer davantage d’acteurs à Casablanca? Elle devient: quelles fonctions financières clés voulons-nous voir s’y exercer et pour quel impact sur la transformation de l’Afrique? (Ph. F. Alnasser)
Le débat public autour de CFC se focalise souvent sur des questions techniques: taux d’imposition, régime de change, TVA sur les frais de gestion, fiscalité du carried interest.

Ces sujets sont légitimes. Ils conditionnent l’installation des acteurs et la fluidité des opérations.

Mais les ériger en débat central, c’est prendre le risque de regarder l’arbre et d’oublier la forêt.

Une place financière peut être fiscalement attractive sans être souveraine. Elle peut héberger des sièges régionaux, capter des talents, gérer des flux importants… tout en restant dépendante d’autres centres pour l’essentiel : la conception des instruments, la définition des normes, l’évaluation du risque, la fixation des références de prix.

Autrement dit, l’attractivité est une condition nécessaire, mais elle n’est pas suffisante.

La souveraineté commence là où l’attractivité s’arrête.

■ Le socle de crédibilité: ce qui a été gagné

Il faut le dire clairement, Casablanca Finance City a franchi un seuil que peu de places africaines ont atteint.

Elle s’est construite à l’opposé d’un paradis fiscal ou d’un centre offshore: sur la substance, la durée et l’alignement sur les standards internationaux.

CFC a réussi à agréger une communauté économique continentale réelle, composée de banques, d’assurances, de fonds, de cabinets de conseil, de sièges régionaux de multinationales.

Elle a su se doter d’institutions crédibles, comme un centre d’arbitrage reconnu, et s’inscrire dans les réseaux internationaux de la finance durable.

Elle joue désormais un rôle assumé d’outil de diplomatie économique africaine du Maroc.

Ce socle est précieux. Il constitue le capital de crédibilité sans lequel aucune ambition plus élevée n’est possible.

La question n’est donc pas de remettre en cause ce qui existe, mais de se demander: que construit-on sur cette crédibilité?

■ L’angle mort: la valeur cognitive de la finance

La réponse se situe dans un angle souvent négligé du débat, celui de la valeur cognitive de la finance. La finance moderne ne se résume pas à la circulation de capitaux.

Elle repose sur des opérations moins visibles mais décisives : l’ingénierie des véhicules d’investissement, la structuration juridique, la négociation des clauses stratégiques, la production de données fiables, la définition des normes ESG, l’évaluation des risques projets, la fixation de références de prix.

C’est dans ces espaces que se crée l’essentiel de la valeur financière, et, partant, de la souveraineté.

Prenons un exemple concret. Lorsqu’un fonds souverain du Golfe décide d’investir 500 millions de dollars dans une mine de cobalt en Afrique centrale, la plus-value stratégique pour Casablanca n’est pas la commission liée à la domiciliation du véhicule.

Elle réside dans la capacité à avoir conçu ce véhicule, négocié les clauses de révision stratégique, et hébergé l’équipe qui, demain, contribuera à fixer le prix de référence d’un cobalt transformé en Afrique.

Autrement dit, dans la maîtrise de la chaîne décisionnelle, pas dans la seule gestion administrative.

Cet exemple n’est pas une exception. Il révèle une règle: la valeur financière migre des flux bruts vers l’intelligence qui les structure.

La finance moderne ne se résume pas à la circulation de capitaux.

Elle repose sur des opérations moins visibles mais décisives: l’ingénierie des véhicules d’investissement, la structuration juridique, la négociation des clauses stratégiques, la production de données fiables, la définition des normes ESG, l’évaluation des risques projets, la fixation de références de prix.

■ De hub de passage à centre de conception: le cap stratégique

C’est ici que le débat change de nature. Il ne s’agit plus de corriger des irritants, mais de franchir un cap stratégique. Une place financière souveraine n’est pas celle qui attire le plus de structures, mais celle qui devient indispensable parce qu’elle conçoit des solutions adaptées à son environnement.

Elle ne se contente pas d’appliquer des standards importés; elle en produit, ou à tout le moins, elle les adapte de manière crédible.

Pour Casablanca Finance City, l’enjeu est donc de passer d’un rôle de hub de passage – performant et reconnu-à celui de centre de conception et de structuration des flux africains.

Non dans une logique hégémonique, mais dans une logique d’architecture:
Créer les canaux, les outils et les références qui permettent aux capitaux de circuler de manière plus autonome et plus efficace au service du développement du continent.

Cette ambition n’implique ni rupture spectaculaire ni discours de défi. Elle suppose, au contraire, une montée en puissance progressive, fondée sur la confiance, la compétence et la convergence.

■ Changer de question pour changer d’échelle

La question stratégique n’est donc plus: comment attirer davantage d’acteurs à Casablanca?

Elle devient: quelles fonctions financières clés voulons-nous voir s’y exercer et pour quel impact sur la transformation de l’Afrique?

Souhaite-t-on que Casablanca soit la meilleure porte d’entrée vers l’Afrique, ou l’atelier où l’Afrique structure sa propre finance?

La réponse n’est pas exclusive.

Mais elle conditionne les choix à venir: en matière de domiciliation, d’innovation financière, de production de données, de formation des talents et de diplomatie financière.

CFC a réussi sa première phase: celle de la crédibilité et de l’attractivité. La seconde phase s’ouvre désormais: celle de la souveraineté fonctionnelle, discrète, mais décisive.

C’est à cette condition que Casablanca Finance City pourra pleinement jouer son rôle dans un monde où la finance n’est plus seulement un flux, mais un lieu de pouvoir.

Cette réflexion appelle désormais une seconde étape: non plus seulement penser la souveraineté, mais en esquisser l’architecture.

Domicilier n’est pas encore décider

Aujourd’hui, CFC capte des sièges, des équipes, des décisions opérationnelles. Mais une partie essentielle de la chaîne de valeur financière continue de se jouer ailleurs: à Londres, New York, Zurich ou Singapour.

C’est là que sont souvent définis les standards, produites les notations, construites les grilles de lecture du risque africain.

Le paradoxe est connu, des projets africains sont conçus en Afrique, pilotés depuis l’Afrique, mais évalués, normés et «pricés» hors du continent. Cette externalisation cognitive n’est pas le fruit d’un complot, mais d’une inertie historique.

Elle n’en constitue pas moins un frein structurel à la souveraineté, qui se paie cash par un surcoût de financement pour les projets et une perte de maîtrise sur les termes de notre propre développement.

Le problème n’est donc pas que les fonds soient domiciliés ailleurs.

Le problème est l’absence, à ce stade, d’un écosystème complet et liquide permettant à une place africaine de concentrer non seulement les flux, mais aussi l’ingénierie, les normes et les marchés secondaires qui leur donnent sens et profondeur.
 
Par Adnan DEBBARH.

*Le Cercle des Experts.



Lundi 23 Février 2026


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