À l’approche des élections, le mot « programme » va être utilisé partout. Programme du parti, programme électoral, programme de gouvernement, programme communal… Comme s’il s’agissait de la même chose. Or ce n’est ni la même échelle, ni le même horizon, ni surtout le même engagement. Et peut-être est-il temps de l’expliquer clairement aux électeurs.
En politique, il y a des mots que l’on emploie tellement qu’ils finissent par perdre leur précision. Le mot programme en fait partie.
Un parti réunit son congrès et adopte un programme. Quelques mois ou quelques années plus tard, il présente un programme pour les élections législatives. Puis ses candidats déclinent des propositions pour les élections régionales ou communales.
Tout cela s’appelle « programme ». Mais tout cela ne désigne absolument pas la même chose. Et à quelques semaines d’un scrutin, la distinction n’est pas seulement académique. Elle relève, à mon sens, de l’honnêteté politique envers l’électeur.
Le programme d'un parti est d'abord une vision
Commençons par le commencement.
Lorsqu’un parti politique tient son congrès et adopte un programme, il définit généralement sa doctrine, ses grandes orientations, son projet de société, ses valeurs économiques et sociales, sa conception des institutions et parfois sa vision du Maroc à dix ou vingt ans.
C’est en quelque sorte sa boussole.
Un parti peut y défendre davantage de protection sociale, davantage de libéralisme économique, une certaine conception de la fiscalité, de la famille, de l’éducation, de la régionalisation ou encore de la souveraineté économique.
Ce programme n’est pas nécessairement destiné à être appliqué intégralement dès le lendemain. Il dit plutôt : voilà le Maroc vers lequel nous voulons aller. C’est l’horizon politique.
Un programme législatif est autre chose
Lorsque viennent les élections législatives, l’exercice change. Cette fois, le parti ne devrait plus seulement dire ce qu’il pense du monde. Il doit expliquer ce qu’il compte faire pendant une législature.
Pouvoir d’achat, emploi, fiscalité, santé, enseignement, logement, investissement, agriculture, eau, protection sociale, transformation numérique…
Le programme électoral national doit être plus concret, plus chiffré et surtout inscrit dans un calendrier. Il devrait normalement répondre à quatre questions simples : Qu’allons-nous faire ? Combien cela coûtera-t-il ? Comment allons-nous le financer ? Et dans quel délai ?
C’est déjà beaucoup plus contraignant qu’une déclaration idéologique de congrès.
Et une commune n'est pas un petit gouvernement
Troisième niveau : les élections locales.
Là encore, la confusion est fréquente.
On ne peut pas promettre dans une campagne communale exactement ce que l’on promet dans une campagne législative. Une commune s’occupe de compétences territoriales précises. Propreté, éclairage, mobilité locale, espaces verts, équipements de proximité, organisation urbaine, services communaux…
Elle ne décide pas, à elle seule, du taux de l’impôt sur les sociétés, de la politique monétaire ou de la stratégie diplomatique du Royaume.
Chaque élection doit donc avoir son programme, parce que chaque niveau de responsabilité possède ses compétences. Autrement, nous fabriquons des promesses que ceux qui les prononcent n’auront parfois même pas juridiquement le pouvoir de tenir.
Et puis vient le lendemain des élections
C’est probablement ici que commence la partie la moins expliquée aux électeurs. Un programme électoral est celui d’un parti. Un programme de gouvernement est celui d’une majorité.
Et ce n’est pas la même chose.
Le système électoral marocain repose largement sur la représentation proportionnelle. Pour les législatives, les sièges sont répartis selon un scrutin de liste proportionnel ; les élections territoriales obéissent également, dans de nombreuses circonscriptions, à des mécanismes de représentation proportionnelle.
Il faut cependant être précis : aucune règle n’interdit juridiquement à un parti d’obtenir seul une majorité absolue. Cela peut même arriver dans certaines collectivités locales.
Mais à l'échelle nationale, la fragmentation électorale et le mode de scrutin rendent depuis longtemps la constitution de coalitions extrêmement probable.
Et c'est ici qu'il faudrait peut-être parler plus franchement aux citoyens.
Entre le programme électoral et le programme de gouvernement, il y a une négociation
Imaginons trois partis.
Le premier veut augmenter une prestation sociale.
Le deuxième accepte le principe mais souhaite en réduire le coût.
Le troisième préfère consacrer les mêmes ressources à l’éducation.
S’ils décident de gouverner ensemble, aucun des trois ne pourra simplement poser son programme électoral sur la table et dire aux deux autres : « Voici le programme du gouvernement. Signez en bas. »
Il faudra négocier.
Choisir certaines propositions.
En abandonner d’autres.
En modifier plusieurs.
Fixer des priorités.
Trouver des financements.
Faire des concessions.
Arbitrer.
C'est précisément ainsi que naît un programme de gouvernement.
La Constitution marocaine lui donne d'ailleurs une existence politique et institutionnelle propre : après la formation du gouvernement, le Chef du gouvernement étant nommé par SM le Roi, présente devant le Parlement le programme que son équipe entend appliquer, lequel doit obtenir la confiance de la majorité absolue des membres de la Chambre des représentants.
Autrement dit, entre le bulletin de vote et l'action gouvernementale intervient nécessairement une étape politique : La construction d'une majorité.
Ce n'est pas trahir son programme que de négocier
Il faut aussi sortir d'une hypocrisie assez confortable.
Après chaque coalition, certains accusent immédiatement les partis d'avoir « abandonné leur programme ».
Parfois l'accusation est justifiée.
Mais parfois elle ne l'est pas.
Entrer dans une coalition signifie précisément accepter que son programme ne sera pas appliqué à 100 %.
Sinon, il ne s'agit plus d'une coalition.
Il s'agit d'un parti unique.
La démocratie représentative est aussi l'art du compromis.
Le problème n'est donc pas qu'un parti fasse des concessions.
Le problème commence lorsqu'il fait croire avant les élections qu'il n'en fera aucune.**
Dire avant ce que l'on fera après
Voilà peut-être la véritable exigence démocratique de cette campagne.
Chaque parti devrait expliquer aux électeurs non seulement :
« Voici notre programme. ». Mais également : « Voici nos priorités non négociables. Voici les mesures sur lesquelles nous pouvons discuter. Et voici ce que nous défendrons si nous entrons dans une coalition. »
Voilà qui serait beaucoup plus intéressant. Et beaucoup plus adulte politiquement.
Car lorsqu'un citoyen vote pour un parti, il n'achète pas un catalogue dont chaque ligne sera obligatoirement livrée.
Il choisit une orientation, une hiérarchie des priorités et des représentants chargés ensuite de défendre cette orientation dans le rapport de forces issu des urnes.
Encore faut-il le lui dire.
La démocratie ne demande pas aux partis de promettre l'impossible.
Elle leur demande quelque chose finalement beaucoup plus simple : annoncer clairement ce qu'ils veulent faire, expliquer ce qu'ils pourront réellement faire et reconnaître, avant le scrutin, qu'une majorité se construit aussi avec ceux qui n'ont pas exactement le même programme.
Ce n'est pas diminuer la valeur d'un programme électoral. C'est au contraire commencer à le prendre au sérieux.
En politique, il y a des mots que l’on emploie tellement qu’ils finissent par perdre leur précision. Le mot programme en fait partie.
Un parti réunit son congrès et adopte un programme. Quelques mois ou quelques années plus tard, il présente un programme pour les élections législatives. Puis ses candidats déclinent des propositions pour les élections régionales ou communales.
Tout cela s’appelle « programme ». Mais tout cela ne désigne absolument pas la même chose. Et à quelques semaines d’un scrutin, la distinction n’est pas seulement académique. Elle relève, à mon sens, de l’honnêteté politique envers l’électeur.
Le programme d'un parti est d'abord une vision
Commençons par le commencement.
Lorsqu’un parti politique tient son congrès et adopte un programme, il définit généralement sa doctrine, ses grandes orientations, son projet de société, ses valeurs économiques et sociales, sa conception des institutions et parfois sa vision du Maroc à dix ou vingt ans.
C’est en quelque sorte sa boussole.
Un parti peut y défendre davantage de protection sociale, davantage de libéralisme économique, une certaine conception de la fiscalité, de la famille, de l’éducation, de la régionalisation ou encore de la souveraineté économique.
Ce programme n’est pas nécessairement destiné à être appliqué intégralement dès le lendemain. Il dit plutôt : voilà le Maroc vers lequel nous voulons aller. C’est l’horizon politique.
Un programme législatif est autre chose
Lorsque viennent les élections législatives, l’exercice change. Cette fois, le parti ne devrait plus seulement dire ce qu’il pense du monde. Il doit expliquer ce qu’il compte faire pendant une législature.
Pouvoir d’achat, emploi, fiscalité, santé, enseignement, logement, investissement, agriculture, eau, protection sociale, transformation numérique…
Le programme électoral national doit être plus concret, plus chiffré et surtout inscrit dans un calendrier. Il devrait normalement répondre à quatre questions simples : Qu’allons-nous faire ? Combien cela coûtera-t-il ? Comment allons-nous le financer ? Et dans quel délai ?
C’est déjà beaucoup plus contraignant qu’une déclaration idéologique de congrès.
Et une commune n'est pas un petit gouvernement
Troisième niveau : les élections locales.
Là encore, la confusion est fréquente.
On ne peut pas promettre dans une campagne communale exactement ce que l’on promet dans une campagne législative. Une commune s’occupe de compétences territoriales précises. Propreté, éclairage, mobilité locale, espaces verts, équipements de proximité, organisation urbaine, services communaux…
Elle ne décide pas, à elle seule, du taux de l’impôt sur les sociétés, de la politique monétaire ou de la stratégie diplomatique du Royaume.
Chaque élection doit donc avoir son programme, parce que chaque niveau de responsabilité possède ses compétences. Autrement, nous fabriquons des promesses que ceux qui les prononcent n’auront parfois même pas juridiquement le pouvoir de tenir.
Et puis vient le lendemain des élections
C’est probablement ici que commence la partie la moins expliquée aux électeurs. Un programme électoral est celui d’un parti. Un programme de gouvernement est celui d’une majorité.
Et ce n’est pas la même chose.
Le système électoral marocain repose largement sur la représentation proportionnelle. Pour les législatives, les sièges sont répartis selon un scrutin de liste proportionnel ; les élections territoriales obéissent également, dans de nombreuses circonscriptions, à des mécanismes de représentation proportionnelle.
Il faut cependant être précis : aucune règle n’interdit juridiquement à un parti d’obtenir seul une majorité absolue. Cela peut même arriver dans certaines collectivités locales.
Mais à l'échelle nationale, la fragmentation électorale et le mode de scrutin rendent depuis longtemps la constitution de coalitions extrêmement probable.
Et c'est ici qu'il faudrait peut-être parler plus franchement aux citoyens.
Entre le programme électoral et le programme de gouvernement, il y a une négociation
Imaginons trois partis.
Le premier veut augmenter une prestation sociale.
Le deuxième accepte le principe mais souhaite en réduire le coût.
Le troisième préfère consacrer les mêmes ressources à l’éducation.
S’ils décident de gouverner ensemble, aucun des trois ne pourra simplement poser son programme électoral sur la table et dire aux deux autres : « Voici le programme du gouvernement. Signez en bas. »
Il faudra négocier.
Choisir certaines propositions.
En abandonner d’autres.
En modifier plusieurs.
Fixer des priorités.
Trouver des financements.
Faire des concessions.
Arbitrer.
C'est précisément ainsi que naît un programme de gouvernement.
La Constitution marocaine lui donne d'ailleurs une existence politique et institutionnelle propre : après la formation du gouvernement, le Chef du gouvernement étant nommé par SM le Roi, présente devant le Parlement le programme que son équipe entend appliquer, lequel doit obtenir la confiance de la majorité absolue des membres de la Chambre des représentants.
Autrement dit, entre le bulletin de vote et l'action gouvernementale intervient nécessairement une étape politique : La construction d'une majorité.
Ce n'est pas trahir son programme que de négocier
Il faut aussi sortir d'une hypocrisie assez confortable.
Après chaque coalition, certains accusent immédiatement les partis d'avoir « abandonné leur programme ».
Parfois l'accusation est justifiée.
Mais parfois elle ne l'est pas.
Entrer dans une coalition signifie précisément accepter que son programme ne sera pas appliqué à 100 %.
Sinon, il ne s'agit plus d'une coalition.
Il s'agit d'un parti unique.
La démocratie représentative est aussi l'art du compromis.
Le problème n'est donc pas qu'un parti fasse des concessions.
Le problème commence lorsqu'il fait croire avant les élections qu'il n'en fera aucune.**
Dire avant ce que l'on fera après
Voilà peut-être la véritable exigence démocratique de cette campagne.
Chaque parti devrait expliquer aux électeurs non seulement :
« Voici notre programme. ». Mais également : « Voici nos priorités non négociables. Voici les mesures sur lesquelles nous pouvons discuter. Et voici ce que nous défendrons si nous entrons dans une coalition. »
Voilà qui serait beaucoup plus intéressant. Et beaucoup plus adulte politiquement.
Car lorsqu'un citoyen vote pour un parti, il n'achète pas un catalogue dont chaque ligne sera obligatoirement livrée.
Il choisit une orientation, une hiérarchie des priorités et des représentants chargés ensuite de défendre cette orientation dans le rapport de forces issu des urnes.
Encore faut-il le lui dire.
La démocratie ne demande pas aux partis de promettre l'impossible.
Elle leur demande quelque chose finalement beaucoup plus simple : annoncer clairement ce qu'ils veulent faire, expliquer ce qu'ils pourront réellement faire et reconnaître, avant le scrutin, qu'une majorité se construit aussi avec ceux qui n'ont pas exactement le même programme.
Ce n'est pas diminuer la valeur d'un programme électoral. C'est au contraire commencer à le prendre au sérieux.












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