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France-Maroc : le docu qui caricature pour condamner


Par Aziz Daouda.

Il y a des documentaires qui éclairent le réel. Et puis il y a ceux qui le déforment au nom d’une cause. Il m’a fallu trois visionnages attentifs pour venir à l’évidence qu' avec «France–Maroc : Je t’aime, moi non plus», diffusé sur France 5 le 5 avril, le téléspectateur n’assiste pas à une enquête, mais à un procès. Un procès à charge, méthodique, où l’accusé est connu d’avance: le Maroc, sa monarchie, et au-delà, son choix politique singulier.

La double narration de la voix off et celle de celui dont les propos constituent le fil conducteur n’avait qu’une seule ligne directrice: insinuer, concocter un récit, le consolider et en faire une vérité à force de le répéter de mille manières.



Derrière l’apparence du décryptage, c’est en réalité une démonstration idéologique qui se déploie, avec ses certitudes, ses angles morts et ses silences soigneusement entretenus.

Le maître-mot: caricaturer pour disqualifier ; le procédé, plutôt transparent: réduire pour mieux condamner.

Feu Hassan II est enfermé dans une lecture univoque, celle du «dictateur», sans contextualisation sérieuse des années de plomb, des tensions de la Guerre froide ou des tentatives répétées de coups d’État et d’assassinats qui ont visé le régime.

Le seul extrait qu’on lui a trouvé, lui qui était plutôt loquace, est celui où Anne Sinclair lui pose une question sur Khalaat Mgouna. «La capitale des roses», lui avait-il rétorqué.

Comme si un État soumis à des menaces existentielles devait réagir avec les standards d’une démocratie permissive. L’histoire nous a bien démontré sur quoi cela pouvait aboutir.

Quant à Sa Majesté Mohammed VI, il est présenté comme une simple variation cosmétique du même système: une monarchie «adoucie», mais fondamentalement inchangée.

Une lecture paresseuse qui évacue deux décennies de réformes, d’ajustements et d’évolutions réelles. Dans les deux cas, l’objectif n’est pas de comprendre, mais de figer.

Le film devait parler de la relation entre les deux pays, mais la France y est absente donc innocente. La véritable clé du documentaire réside dans ce qu’il ne montre pas.

La France, pourtant actrice centrale de cette relation, y apparaît comme en retrait, presque extérieure aux tensions. Une étrange disparition.

Où sont les responsabilités historiques du protectorat dont souffre le pays à ce jour?

Les imputations territoriales?
Les ambiguïtés diplomatiques constantes pour soi-disant préserver un prétendu équilibre entre le Maroc et son voisin?

Les intérêts économiques et stratégiques défendus avec constance?
Les variations opportunistes du discours sur les droits de l’homme?

En creux, le récit devient limpide: le Maroc serait dans l’affect, la pression, voire le chantage. La France, elle, incarnerait la rationalité, l’intelligence et la vérité.

Ce déséquilibre n’est pas une maladresse. C’est une construction voulue et assumée dans les images choisies, les séquences et la narration. Comme quand il s’agit de Pegasus. Là, on a suggéré sans prouver, insinué sans conclure. Le traitement de l’affaire dans ce film illustre parfaitement cette mécanique.

Le documentaire suggère. Il instille le doute. Il entretient le soupçon et s’arrête là. Jamais il ne rappelle un fait pourtant essentiel: aucune preuve formelle et irréfutable n’a établi la responsabilité du Maroc dans les accusations initiales.

Mieux encore, plusieurs éléments sont venus fragiliser ces accusations, au point d’introduire un doute sérieux dans de nombreux cercles d’analyse, y compris au niveau des instances officielles. Ce point n’est pas discuté. Il est simplement évacué.

Le spectateur est ainsi laissé dans une zone grise soigneusement entretenue: celle où l’accusation subsiste sans jamais être confrontée à l’exigence de preuve.

Bien sûr, c’est volontairement fait ainsi, de façon à ce que la vérité soit masquée par le doute et les insinuations. Ce n’est plus de l’information. C’est de la suggestion.

Au-delà, le réel est nié.

Le Maroc en transformation est occulté, avec un angle mort majeur: les évolutions du Maroc contemporain.

Car enfin, de quoi parle-t-on ?

D’un pays qui a engagé une réconciliation institutionnelle avec son passé ? Non.
D’un pays qui a réformé en profondeur son droit de la famille ? Non.

D’un pays qui a ouvert, progressivement, des espaces de libertés publiques ou maintenu une stabilité politique rare dans une région tourmentée ? Non.

D’un Royaume qui a généralisé la couverture sociale ? Bien sûr que non.
Des retraités français qui préfèrent le Maroc? NON.

Rien de cela n’est intégré dans la narration. Comme si reconnaître ces dynamiques affaiblissait la thèse initiale. Les réussites économiques et sociales intégrées auraient affaibli la thèse et rejeté les hypothèses.

Toute analyse honnête devrait partir de cette tension: un système probablement imparfait, mais qui réussit tout de même mieux que son voisin, par exemple. Un système qui ne s’est jamais figé et qui a fait de la transformation progressive à son rythme une doctrine.

Le biais fondamental dans ce film est une définition unique de la démocratie, celle voulue par le narrateur et les invités à qui il a donné le plus de temps de parole. Comme si, pour dire la vérité, il fallait absolument vivre à Paris et écrire en français.

Au fond, ce documentaire révèle un biais plus profond: l’incapacité à penser la diversité des modèles politiques. Ici, la démocratie ne peut être que celle de la France socialiste. Tout ce qui s’en écarte devient suspect, illégitime ou transitoire.

Le film a fondamentalement ignoré que le Maroc n’est pas la France. C’est une monarchie constitutionnelle, avec ses équilibres propres, ses contradictions, mais aussi sa légitimité historique et populaire. Les Marocains n’y sont pas soumis: ils y sont, dans leur immense majorité, attachés.

Ignorer ce fait, c’est sortir du champ de l’analyse pour entrer dans celui du jugement. Quand l’idéologie remplace le journalisme, au final, «France–Maroc: Je t’aime, moi non plus» ne doute jamais.

Et c’est précisément là son problème. Tout y est orienté: les choix d’intervenants, les séquences retenues, les silences assumés, les insinuations non corrigées.

Ce n’est pas une enquête. C’est une démonstration.

Et comme toute démonstration idéologique, elle simplifie le réel jusqu’à le déformer. C’est encore une fois une occasion manquée et un symptôme révélateur.

La relation entre la France et le Maroc est trop dense, trop historique, trop humaine pour être réduite à un récit de domination ou de manipulation. Elle est faite de tensions, certes, mais aussi d’interdépendances, de liens humains profonds, d’intérêts croisés, d’attachements durables.

Ce documentaire aurait pu en rendre compte. Il aurait pu éclairer les malentendus, interroger les non-dits, équilibrer les responsabilités. Il a préféré instruire un procès.

Et ce faisant, il révèle moins le Maroc qu’un certain regard français sur le monde: sûr de lui, normatif, et parfois incapable de voir au-delà de ses propres catégories.

PAR AZIZ DAOUDA/BLUWR.COM



Mardi 7 Avril 2026

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