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L’IA peut-elle enrichir l’économie tout en fragilisant les salariés ? Le scénario Anthropic


Rédigé par La Rédaction le Lundi 14 Septembre 2026

Dans ses scénarios économiques à l’horizon 2030, Anthropic ne décrit pas seulement une possible destruction d’emplois. Son modèle pose une question plus dérangeante : que se passe-t-il si l’intelligence artificielle accélère fortement la croissance tout en déplaçant une part croissante de la richesse du travail vers le capital ?



L’intelligence artificielle pourrait produire davantage de richesse sans garantir que les salariés en captent les bénéfices.

Dans les scénarios publiés par The Anthropic Institute, la croissance américaine s’accélère dans tous les cas. Mais lorsque l’automatisation du travail intellectuel devient massive, les emplois cognitifs reculent, les salaires se polarisent et la part du revenu allant au travail diminue fortement.

Le débat sur l’IA change alors de nature : il ne s’agit plus seulement de compter les emplois détruits ou créés, mais de savoir qui possédera la nouvelle valeur produite.

Une économie beaucoup plus riche peut-elle produire des travailleurs relativement plus pauvres ? C’est probablement la question la plus intéressante soulevée par le rapport Economic Scenarios for Transformative AI publié par The Anthropic Institute.

Le document ne prétend pas prévoir avec certitude l’économie américaine de 2030. Ses auteurs construisent trois scénarios à partir d’hypothèses différentes sur les capacités de l’intelligence artificielle, sa vitesse d’adoption dans les entreprises et son aptitude à automatiser ou à créer des tâches.

Le résultat est pourtant frappant : quelle que soit la trajectoire retenue, le PIB augmente davantage qu’il ne l’aurait fait sans IA.

Dans le scénario dit « modeste », présenté comme comparable par son ordre de grandeur à l’impact d’Internet, le PIB américain serait supérieur de 1,6 % à sa trajectoire sans intelligence artificielle. Le rythme de croissance annuel atteindrait 2,4 %, contre environ 2 % dans le scénario de référence.

Le scénario « substantiel » change déjà de dimension. L’IA y devient capable d’accomplir une part très importante du travail intellectuel. La croissance atteindrait 5,4 % en 2030 et le PIB dépasserait de 8,3 % sa trajectoire sans IA.

Dans le scénario « extrême », enfin, l’IA devient plus productive que l’être humain dans la grande majorité des tâches intellectuelles. Le PIB serait alors supérieur de 32,4 % à la trajectoire sans IA et la croissance pourrait atteindre 15,4 %.

Ces chiffres donnent l’image d’une économie extrêmement prospère. Mais c’est précisément ici que commence le problème.

Une richesse croissante, mais pas pour tout le monde

Dans le scénario substantiel, l’emploi dans les professions dites cognitives — management, métiers intellectuels, fonctions administratives, ventes ou services professionnels — reculerait de 3,9 % par rapport à son niveau de mi-2026.

Le chômage de ces professions passerait de 2,9 % à 4,5 %. Leurs salaires resteraient pratiquement stagnants par rapport à une économie sans IA.

À l’inverse, les rémunérations des autres professions progresseraient d’environ 6 %.

Le scénario extrême amplifie brutalement ce phénomène.

L’emploi cognitif serait inférieur de 21,5 % à son niveau de 2026. Le taux de chômage de cette catégorie atteindrait 17,9 %, tandis que celui de l’ensemble de l’économie grimperait à 11,9 %.

Les rémunérations des métiers cognitifs reculeraient de 11,5 % par rapport à la trajectoire sans IA. Les salaires des autres professions, au contraire, augmenteraient de 33,6 %.

Le mécanisme est économique avant d’être technologique.

Lorsque l’intelligence artificielle rend certaines compétences intellectuelles abondantes et facilement reproductibles, leur rareté diminue. Leur prix économique peut donc diminuer.

Un travail auparavant effectué par plusieurs analystes, développeurs, juristes ou employés administratifs peut être partiellement automatisé ou réalisé par un nombre plus réduit de personnes assistées par des systèmes d’IA.

Dans le même temps, certaines activités physiques ou relationnelles difficiles à automatiser deviennent relativement plus rares.

Le paradoxe apparaît alors clairement : une économie peut produire beaucoup plus tout en fragilisant une partie de ceux qui produisaient auparavant cette valeur.

La vraie fracture : travail contre capital

Le résultat le plus important du rapport se trouve peut-être ailleurs.

Aujourd’hui, environ 60 % du revenu produit par l’économie américaine revient au travail et 40 % au capital, selon les hypothèses retenues par Anthropic.

Dans le scénario substantiel, la part du travail tomberait à 56,1 %.
Dans le scénario extrême, elle chuterait à 45,2 %.
Le capital capterait alors 54,8 % du revenu.

Autrement dit, l’économie deviendrait environ un tiers plus grande que dans la trajectoire sans IA, mais le revenu total du travail resterait pratiquement inchangé.

Voilà ce qui déplace véritablement le débat.

Pendant plusieurs années, la discussion sur l’intelligence artificielle s’est concentrée sur une question simple : combien d’emplois l’IA va-t-elle supprimer ?

Le scénario Anthropic invite à poser une autre question : à qui appartiendra la richesse produite par les machines ?

Les modèles d’intelligence artificielle, les centres de données, les puces, les infrastructures cloud, les logiciels et les grandes plateformes sont des actifs détenus par des entreprises et des investisseurs.

Si une part croissante de la production économique provient de ces actifs plutôt que d’heures de travail humain supplémentaires, la répartition des revenus peut mécaniquement évoluer.

Ce changement aurait des conséquences bien au-delà des salaires.

Il concerne la fiscalité, la protection sociale, les retraites, le financement des assurances sociales et, plus largement, tous les systèmes construits autour du revenu du travail.

Une question qui concerne aussi le Maroc

Les chiffres d’Anthropic concernent les États-Unis et ne peuvent évidemment pas être transposés mécaniquement au Maroc. La structure économique, le niveau des salaires, la taille du secteur informel et l’exposition des métiers à l’automatisation sont très différents.

Mais la question posée par le rapport est directement pertinente.

Si les entreprises marocaines peuvent produire davantage avec moins d’embauches supplémentaires grâce à l’IA, la croissance du PIB ne garantira pas automatiquement une croissance équivalente de l’emploi.

Le sujet devient encore plus important lorsque l’on considère que le financement de la protection sociale repose largement sur les revenus du travail et les cotisations salariales.

Une économie plus productive mais moins intensive en emplois pourrait donc obliger à repenser progressivement la manière dont la richesse créée finance les mécanismes collectifs de solidarité.

Cette perspective ne signifie pas que l’IA conduira nécessairement à un chômage massif.

Anthropic reconnaît lui-même les limites de son modèle. Les entreprises peuvent créer de nouvelles activités, les travailleurs peuvent se reconvertir, les pouvoirs publics peuvent intervenir et des métiers aujourd’hui inconnus peuvent apparaître.

D’autres économistes, notamment Daron Acemoglu, avancent d’ailleurs des estimations beaucoup plus modestes concernant les gains de productivité liés à l’intelligence artificielle.

Mais le mérite du scénario Anthropic est ailleurs. Il rappelle qu’une économie plus riche ne produit pas automatiquement une société plus prospère pour tous.

La question économique centrale de l’IA pourrait finalement ne pas être : combien de richesses allons-nous créer ? Elle pourrait devenir : comment allons-nous les partager ?





Lundi 14 Septembre 2026

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