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L’entrepreneuriat féminin, une belle réserve de croissance

L’entrepreneuriat féminin, une réserve de croissance pour la relance post-crise et un levier pour le développement durable et inclusif de notre Pays


A plus de 50% de l’humanité et à intelligence au moins égale à celle de l’homme, les gisements de richesse que constitue l’implication économique des femmes doivent être regardés de plus près, surtout en cette période de crise mondiale.



Pr. Abdellatif Mâzouz

1-Le potentiel entrepreneur féminin dans le monde
 
Selon les données du BIT, on estime à 865 millions le nombre de femmes dans le monde pouvant contribuer davantage à l’économie de leurs pays, dont 812 millions (94%) vivant dans des pays émergents ou en développement.

Le FMI estime que la contribution des femmes dans l’économie pourrait faire augmenter les PIB nationaux de 10% dans les pays les plus avancés dans ce domaine et à 35 % dans ceux qui le sont moins. Selon la firme d’analyse State Street, les entreprises ayant une plus forte proportion de femmes à leur tête affichent des rendements à long terme de 36 % supérieurs en Bourse. Ces entreprises affichent des réserves de liquidités plus importantes, une plus faible sinistralité (insolvabilité) de leurs dettes et une plus grande résistance aux crises.
Malheureusement, les femmes se lancent moins souvent dans l’entrepreneuriat que les hommes (près de 30 % des entrepreneurs sont des femmes en France). Pourtant, dans des pays comme le Vietnam, les Philippines, la Thaïlande, la Malaisie, le Pérou et l’Indonésie, le taux d’entrepreneuriat des femmes est égal ou supérieur à celui des hommes (rapport 2015-2016 du Global Entrepreneurship Monitor). Et en général, elles sont beaucoup plus représentées dans l’entrepreneuriat social et solidaire que leurs homologues masculins.

Qu’est-ce qui motive femme à entreprendre ?

Alors que les hommes et les femmes paraissent être autant motivés par une volonté d’autonomie, un goût pour la réussite, un désir de satisfaction au travail, les hommes semblent être davantage motivés par l’argent et une perspective carriériste. En revanche les femmes s’orienteraient vers l’entrepreneuriat, davantage pour répondre à des impératifs familiaux, pour des raisons d’émancipation, de valorisation sociale et de flexibilité d’emploi du temps.

Qu’est-ce qui freine l’entrepreneuriat féminin ?

Outre les obstacles communs aux hommes et aux femmes créateurs d’entreprise (La bureaucratie, plus Les 4F que sont le Foncier, le Financement, la Fiscalité et la Formation), il y a ceux spécifiquement liés à l’activité des femmes, en général (culture, famille, enfants, …), et plus particulièrement à l’entrepreneuriat féminin. 
On y retrouve les stéréotypes de genre. Par exemple, les femmes sont moins représentées dans les secteurs d’activité où les hommes sont les plus représentés tels que les activités à forte technicité (mécanique, électronique, batiment…). Le contexte familial, les normes culturelles et les attentes sociétales envers la femme peuvent aussi présenter un frein à l’entrepreneuriat. En revanche, l’aversion au risque de la femme constitue un autre frein, mais aussi un atout dans la performance de son entreprise.

Mais, l’un des principaux freins, qui revient le plus souvent, est l’accès aux financements et aux marchés. En France, le Baromètre 2016 de « Girls in Tech » montre que seules 15 % des startups ayant levé des fonds en 2015 ont été fondées ou cofondées par des femmes et que ces startups ne représentent que 10 % des montants levés
Enfin, « la solitude » peut constituer un frein important à l’entrepreneuriat des femmes. Les femmes accroissent leurs efforts entrepreneuriaux lorsqu’elles s’associent (par exemple avec une amie), plutôt que lorsqu’elles se lancent toutes seules. En France, seuls 9 % des fondateurs s'associent à des femmes, quand 61 % des fondatrices s'associent à des hommes.
 
2-La femme africaine est plus entreprenante !
 
Par la force des choses, les femmes africaines sont, et de loin, les premières créatrices d’entreprises au monde. Elles représentent 24% du nombre d’entreprises créées annuellement dans le monde contre 12% pour l’Amérique du Nord (12%) et 8% pour l’Europe (8%). Elles représentent en Afrique 58 % de ceux qui travaillent à leur compte (auto-entrepreneurs). Elles créeraient quelques 300 milliards de dollars de valeur ajoutée selon une étude de Roland Berger et WIA Philanthropy.

Pour ces femmes, l’entrepreneuriat s‘impose souvent comme unique solution répondant à des besoins de première nécessité pour elles et leur famille. Ainsi, un rapport de la Banque mondiale, (les bénéfices de la parité), montre qu’en Afrique subsaharienne, les femmes entrepreneures réalisent des bénéfices de 34% inférieurs aux hommes.  On mesure donc à quel point la pleine réalisation du potentiel économique des femmes pourrait contribuer à la croissance et à la prospérité du continent.

Trois axes d’amélioration de l’entrepreneuriat féminin en Afrique :
 
La promotion de l’égalité femmes-hommes est un choix économique judicieux et une bonne pratique de gestion pour les entreprises ; elle doit être au cœur des politiques de développement. A ce titre, il faut réduire progressivement les contraintes inhérentes aux normes sociales, telles que la prise en charge exclusive de l’éducation et des soins des enfants par la mère.

L’encouragement des entrepreneures femmes dans certains domaines à dominante masculine (ségrégation sectorielle). Les activités strictement féminies sont souvent moins rentables. Une étude du « Gender Innovation Lab », réalisée à partir des pages Facebook d’entreprises de 97 pays, a révélé, entre autres, que les entrepreneures femmes travaillant dans les domaines à dominante masculine, gagnent en moyenne 116 % de plus que les entrepreneures œuvrant dans des secteurs à dominante féminine.

Enseigner des compétences adaptées aux femmes entrepreneures. Des études ont montré que l’enseignement de compétences socio-émotionnelles, telles que l’initiative individuelle ou la persévérance, auraient beaucoup plus d’effets que des enseignements classiques tels que la comptabilité. Des formations de ce type ont été déployées dans des pays africains (Togo et Malawi) mais aussi en  Amérique latine et aux Caraïbes, avec des résultats très probants (amélioration rapide de 20 à 40% des bénéfices des bénéficiaires).
 

3-L’entrepreneuriat féminin au Maroc ; on peut mieux faire
 
 
Le taux d’activité des femmes marocaines a reculé de 25% à 22%. Le nombre de femmes entrepreneures stagne autour de 10% depuis de nombreuses années. Le nombre de femmes porteuses de projets est en moyenne trois fois inférieur à celui des hommes. Moins de 1 % des femmes actives marocaines sont des entrepreneures et 16 % travaillent en tant qu’indépendantes (Conseil économique, social et environnemental, 2014)

Les entreprises tenues par les femmes sont des PME dont le chiffre d’affaires serait d’environ 2,5 millions en moyenne (Banque mondiale, 2005). Les femmes ont investi tous les secteurs économiques (31 % des entreprises dirigées par des femmes dans le commerce, 22 % dans l’industrie ; 37% dans les services). Elles pénètrent de plus en plus des domaines tels que  les exploitations agricoles, le bâtiment, la communication, le textile, l’immobilier, l’industrie pharmaceutique en plus du commerce, dans, l’éducation ou l’ingénierie et le consulting. 30 % de ces entreprises ont une activité à rayonnement local, 44 % au niveau national et 21 % à une échelle internationale.

Les femmes sont plus nombreuses à travailler comme indépendantes ou employeurs dans les zones rurales. Elles représentent 15 % des indépendants en milieu rural contre 10% en milieu urbain. Pour les membres ou associées de coopératives, elles sont 12% en milieu rural contre 9% dans l’urbain. Mais, une grande part de ces unités relève de l’activité de survie et d’auto-emploi.

L’entrepreneuriat féminin marocain est loin d’être homogène. Outre les auto-entrepreneures et les informelles, on peut classer leurs entreprises formelles en 3 catégories : les chefs d’entreprise (commerciales, industrielles ou de service), les professions libérales (souvent portées par leur diplôme) et les coopératrices. Elles combinent de façon différente les facteurs de contexte individuels, familiaux, professionnels, institutionnels et socioculturels sur lesquels je ne reviendrai pas. (voir « Revue internationale P.M.E »  N° 34 année 2017 ).

On ne peut pas proposer des améliorations, pourtant possibles, des performances entrepreneuriales des femmes en se contentant de chercher à « corriger des défauts », tels que le manque de goût pour la compétition et la prise de risque, ou le manque de confiance en soi et l’incapacité à former et à pénétrer des réseaux. L’amélioration du cadre institutionnel, le dépassement des normes genrées et la conception d’incitations spécifiques à l’entrepreneuriat des femmes, sont de plus en plus plus importants.

Que faire ?

Nous comptons d’abord sur la forte progression des femmes scolarisées, celles qui ont suivi des études supérieures dans des domaines très variés et sur leur propension à entreprendre.
Mais, nous avons besoin de mettre en place un programme volontariste d’accélération de ce processus, avec des objectifs bien précis à atteindre sur chacune des dix prochaines années et le déploiement des moyens pour les atteindre. Le 8 mars de chaque année doit aussi être l’occasion de faire le point et de communiquer sur les avancées réalisées en matière de droits des femmes, en général, et sur la question de l’entrepreneuriat féminin en particulier.

Quelques pistes à explorer pour la mise place de ce plan décennal d’accélération :
 
1-Mettre en œuvre une politique familiale volontariste, accessible et connue de tous, notamment à travers la promotion des services, fiables et abordables, de garde et de transport d’enfants. La contribution des collectivités territoriales peut être déterminante dans ce domaine. Au Brésil, par exemple, une telle pratique a permis d’accroitre la part de la population active féminine de 45 à 60% en 20 ans.

2-Introduire l’approche genre dans les différents systèmes de rating des entreprises (durabilité, responsabilité sociale, risque crédit…) et appliquer, progressivement, un système de quota féminin dans les instances de gouvernance (Direction, Conseils d’administration et de surveillance) des entreprises dépassant un nombre de salariés à déterminer.

3-Constituer, à travers les associations de femmes entrepreneures, des réseaux locaux, nationaux et internationaux, facilitant l'accès des femmes chefs d'entreprise à l'information, à la technologie, au crédit et à la formation, de même que des programmes destinés à améliorer les compétences des femmes qui en ont besoin.

Exemples, en Australie, le projet « Women in Small Business Mentoring » a créé un réseau de conseillers qui met de nouveaux chefs d'entreprise en rapport avec des homologues expérimentés pour assurer un partage des connaissances et des retours d'expérience. En Afrique du Sud, le programme « Technology for Women in Business », lancé en 1998, a permis l'accès des femmes à la technologie et l’élargissement de leur domaine de compétence et d’entrepreneuriat.
4-Prévoir des lignes et programmes dédiés au soutien et à la facilitation du financement des entreprises féminines dans chacun des programmes de financement lancés par l’Etat et/ou le système bancaire, tels que Intilaka, Damane oxygène, Damane relance, etc. Ces Fonds et programmes peuvent gagner en proximité et en efficience s’ils ont une portée territoriale avec la participation des conseils régionaux.
 
Prévoir un Fonds thématique dédié à l’entreprise féminine, dans le cadre du Fonds d’investissement Mohammed VI, peut constituer un excellent signal dans ce sens. Des pays comme la Corée du Sud, les Etats-Unis, la Croatie, le Bénin, l’Inde et l’Iran ont connu des expériences réussies dans ce domaine.

En France, Sista, en partenariat avec le Conseil national du numérique, a rédigé une Charte d'engagement et de bonnes pratiques visant à atteindre 25 % d'entreprises fondées ou cofondées par des femmes financées par le capital-risque entre 2020 et 2025 ; et la création d'un fonds spécifique, "Women leadership capital", fonds de capital développement et capital transmission". Ce fonds, piloté par une équipe mixte, cible les PME et entreprises en croissance dirigées ou codirigées par des femmes.

Pr. Abdellatif Mâzouz 
 

(Extrait d’un travail réalisé dans le cadre de ma contribution à la journée organisée par l’AFEM le 8 mars 2021).

 



La rédaction


Rédigé par La rédaction le Lundi 15 Mars 2021

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