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Le PJD 2026 découvre le centre gauche en attendant le centre droit

Quand la plateforme numérique remplace le prêche électoral


Rédigé par le Mercredi 3 Juin 2026

Il fallait bien que cela arrive un jour. Après avoir longtemps été présenté, par ses adversaires comme par certains de ses propres militants, comme le parti de l’identité, de la morale publique et de la réforme à référentiel religieux, le Parti de la justice et du développement semble avoir trouvé une nouvelle terre promise : le centre gauche participatif. Pas forcément celui des grandes doctrines sociales-démocrates européennes, ni celui des syndicats historiques, mais une version marocaine, numérique, prudente, institutionnelle et surtout très soucieuse de paraître raisonnable.



Le PJD ne promet plus seulement de défendre des valeurs. Il lance une plateforme. Il ne parle plus seulement à sa base. Il consulte les citoyens. Il ne descend plus du haut d’un référentiel pour expliquer la bonne voie. Il demande aux Marocains de remplir un formulaire en dix-neuf questions. C’est peut-être cela, la grande mutation idéologique du moment : le passage de la chaire militante au questionnaire participatif.

Officiellement, la démarche est simple : préparer le programme électoral de deux mille vingt-six en associant les citoyens, les jeunes, les femmes, les professionnels, les Marocains du monde, les habitants des villes et ceux du monde rural. Le parti affirme vouloir recueillir dix mille contributions autour de douze axes, de l’économie à l’éducation, de la santé à l’environnement, de la gouvernance à la diplomatie. Tout y est. Même la transformation numérique, devenue passage obligé de tout parti qui veut prouver qu’il n’a pas définitivement raté le siècle. Le texte source précise que le PJD présente cette plateforme comme un mécanisme d’écoute publique destiné à associer les citoyens à la conception de son programme électoral.

La scène est presque savoureuse. Le PJD, longtemps accusé de verticalité morale, vient expliquer qu’il faut écouter, co-construire, dialoguer, consulter, évaluer, diagnostiquer. Il parle de participation citoyenne responsable, de réforme progressive, de protection des institutions partisanes et de rejet du populisme émotionnel. On croirait lire une note d’un think tank social-démocrate scandinave, mais avec le logo de la lampe en bas de page.

La “normalisation” du PJD est là. Non pas dans un abandon spectaculaire de son identité, que ses dirigeants prennent soin de préserver, mais dans le déplacement progressif de son vocabulaire politique. Le parti parle moins comme un mouvement de rupture morale et davantage comme une formation de gouvernement en quête de respectabilité institutionnelle. Il ne promet pas la révolution. Il promet le diagnostic. Il ne promet pas le grand soir. Il promet la donnée. Il ne promet pas de renverser la table. Il propose de commenter, voter et contribuer sur une plateforme.

Ironie de l’histoire : en voulant se distinguer du populisme, le PJD adopte les codes du centre gauche moderne. Écoute des citoyens, participation, inclusion des territoires, protection sociale, lutte contre les discriminations, réforme progressive, gouvernance, environnement, santé, éducation, emploi. La boîte à outils est connue. Elle ne sent plus vraiment le parti idéologique de combat, mais plutôt le programme d’une formation qui veut redevenir fréquentable, coalition-compatible et administrativement rassurante.

Même les priorités annoncées ressemblent à une carte d’identité politique recentrée : éducation, santé, protection sociale, entreprise, investissement, emploi, souveraineté alimentaire, énergétique et hydrique, réforme politique, lutte contre la corruption. Bien sûr, l’identité nationale reste dans le paquet, comme une signature nécessaire, un rappel de famille, une sorte de certificat d’origine idéologique. Mais le cœur du discours s’est déplacé vers le social, l’économique, le service public et la gouvernance. Autrement dit, vers ce que l’on appelait autrefois, sans trop trembler, le centre gauche.

Le plus intéressant n’est donc pas que le PJD prépare tôt son programme. Tous les partis le font ou prétendent le faire. Le plus intéressant, c’est qu’il semble avoir compris que l’électeur de deux mille vingt-six ne se conquiert plus seulement par l’indignation, la morale ou la dénonciation. Il se conquiert par la promesse d’écoute, de compétence, de sérieux, de protection et de réponses concrètes. En clair : le PJD tente de redevenir un parti de gouvernement avant même de redevenir un parti majoritaire.

Cette évolution est d’autant plus piquante que le PJD avait bâti une partie de son identité sur une critique sévère des élites politiques classiques. Le voilà désormais dans le costume du parti méthodique, procédural, presque technocratique. Commission centrale, diagnostic objectif, évaluation des politiques publiques, rencontres internes, mémorandums, contributions, validation par les instances, présentation officielle en juillet. On est loin du lyrisme militant. On est dans le PowerPoint électoral.

Mais il serait trop facile de se moquer uniquement. Car cette normalisation révèle aussi une réalité plus profonde : au Maroc, même les partis les plus marqués idéologiquement finissent par entrer dans le couloir central de la vie politique. La contrainte institutionnelle, l’expérience gouvernementale, l’usure du pouvoir, puis la traversée de l’opposition, obligent à parler moins fort et à écrire plus prudemment. Le PJD n’échappe pas à cette loi. Il s’adapte. Il digère son passé. Il tente de transformer sa défaite en laboratoire.

Le parti semble aussi vouloir solder une contradiction : comment rester fidèle à son référentiel tout en parlant à des électeurs qui attendent d’abord des solutions sur les prix, l’emploi, la santé, l’école, l’eau, la corruption et le pouvoir d’achat ? La réponse actuelle est subtile : conserver l’identité, mais déplacer l’offre politique vers les préoccupations sociales. Ne pas renier le passé, mais changer la musique. Garder la lampe, mais remplacer le sermon par le tableau de bord.

C’est peut-être cela, au fond, la nouvelle équation du PJD : redevenir audible sans redevenir inquiétant ; redevenir critique sans redevenir protestataire ; redevenir populaire sans être accusé de populisme ; redevenir social sans se dire de gauche. Un exercice d’équilibriste qui pourrait faire sourire, mais qui dit beaucoup de l’état du champ politique marocain.

Car si même le PJD entre dans le langage du centre gauche, c’est peut-être que le centre gauche n’est plus un camp idéologique, mais une grammaire électorale obligatoire. Tous les partis, à l’approche des élections, parlent désormais de justice sociale, de services publics, de participation, de jeunesse, de femmes, de territoires, de protection, de confiance et de gouvernance. La différence ne se joue plus seulement dans les mots. Elle se joue dans la crédibilité, dans la mémoire des bilans et dans la capacité à convaincre que cette fois-ci, les promesses ne finiront pas en archives PDF.

Le PJD veut donc écrire son programme “avec les citoyens et non dans des salles fermées”. Très bien. Encore faudra-t-il que les citoyens ne découvrent pas, à la fin, que la plateforme était ouverte, mais que les arbitrages étaient déjà verrouillés. Car le risque de toutes les consultations participatives est connu : on demande au peuple de parler, puis on remercie le peuple pour sa contribution avant de revenir au texte prévu.

Reste que politiquement, l’opération est habile. Elle permet au PJD de sortir de l’image du parti uniquement protestataire. Elle lui permet de se replacer dans la compétition programmatique. Elle lui permet surtout d’envoyer un message : nous avons perdu, nous avons observé, nous avons appris, nous revenons autrement. Pas totalement différents, mais suffisamment rénovés pour tenter de convaincre.

Le plus ironique, finalement, est que le PJD pourrait réussir là où plusieurs partis de gauche ont échoué : occuper le terrain social avec une discipline militante, une mémoire gouvernementale, un discours moral et une offre participative. Une sorte de centre gauche conservateur, ou de conservatisme social à visage participatif. La formule fera grincer des dents, mais elle résume assez bien le moment.

Le PJD ne devient pas la gauche. Il devient peut-être ce que la gauche n’a pas toujours réussi à rester : un parti qui parle d’école, de santé, de corruption, de protection sociale, d’emploi et de confiance avec une machine militante encore capable de se mobiliser.

Il ne reste plus qu’à savoir si cette normalisation est une mue sincère, une tactique électorale ou une simple opération de communication. Mais une chose est déjà sûre : quand un parti islamiste commence à parler comme une social-démocratie participative, ce n’est pas forcément lui qui a changé le plus. C’est peut-être le marché politique marocain qui oblige désormais tout le monde à vendre, sous des emballages différents, la même promesse centrale : écouter les citoyens, protéger les classes moyennes et faire mieux que le gouvernement sortant.

Le centre gauche peut donc se rassurer. Il n’a peut-être pas gagné les élections. Mais il a gagné le vocabulaire.





Mercredi 3 Juin 2026

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