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Les sinistrés de Bab Sebta, entre l'espoir de survivre et celui de reprendre l’activité à l’autre rive


Depuis la fermeture des frontières entre Fnideq et Sebta, les femmes de Bab Sebta, appelées au niveau international, femmes mulets, peinent à reprendre le contrôle de leur vie. Elles sont 10 000 familles qui traversaient ce passage étroit de la honte, la frontera, pour aller travailler ou ramener des marchandises de cette zone franche.



Ces personnes sont de deux catégories, certaines avec leurs contrats de travail à Sebta et des papiers bien en règle, et d’autres qui œuvrent dans l’informel, faisant des kilomètres à pied, amenant des produits de la contrebande pour nos commerçants, passant par ce petit passage qui a vu mourir plusieurs femmes. Elles s’y retrouvaient entassées,  recroquevillées par tant de kilos portés sur le dos, d’où leur appellation : femmes mulets.

Une condition qu’elles n’ont pas choisi, mais qui s’est imposée au fil des générations, un emploi pour subvenir aux besoins de la famille, legs de père en fils, en particulier, de mère en fille.

Ces victimes de la fermeture des frontières, de la pandémie de la Covid et de la détérioration des relations politiques entre le Maroc et l’Espagne poussent des cris de souffrances.

Des témoignages poignants

Les témoignages de ces femmes de Fnideq et d’autres régions en disent long sur leurs péripéties. Sans aucune source de revenu ni autre issue, ils ont vendu tous leurs petits biens, armoires et autres mobiliers compris.

Ce trafic de marchandises, elles en font leur métier depuis de longues décennies. Un travail informel, un trafic en demi-clandestinité, puisqu’elles traversent les frontières au vu et au su des deux pays.

Toujours est-il que ces sources de revenus par lesquels vivaient ces 10 000 familles ont été du jour au lendemain « interrompues », « cassées » et sans aucune alternative, du moins pour les femmes de plus de 60 ans. Ce brusque changement de situation, induite par une pandémie dévastatrice, surtout dans le cas d’Espagne, a privé des familles de ressources.

On a vu des familles dans la rue, des enfants sans abris ou écoles sachant que plusieurs enfants de la région étaient inscrites dans des écoles espagnoles, à Sebta. Les femmes d’un certain âge ont beau chercher un travail au nord du pays, mais en vain, personne n’en veut, ni sociétés ni usines.

Il est à noter qu’à l’instant où nous publions cet article, il y a du côté de Fnideq, un afflux massif de migrants vers Sebta estimé à 8000 personnes en 48 h. Une migration collective qui a commencé à l’aube du lundi 17 mai 2021, une date à marquer d’une pierre, blanche ou noire, le temps nous le dira.
Des familles entières ont rejoint à la nage ou à travers de bateaux pneumatiques l’autre rive. Si certaines personnes sont en train d’être refoulées, d’autres auront peut-être réussi leur migration. Est-ce le bout du tunnel ? Leur délivrance ? Les prochains jours nous le révéleront !
Seulement, la situation économique de Sebta n’est plus ce qu’elle était, depuis la fermeture des frontières du Maroc. Des usines et sociétés ont fermé ou muté vers Barcelone et Malaga. La moitié des tentes des grossistes  où les marocains allaient s’approvisionner n’existe plus, certaines franchises comme Zara ont fermé, des magasins de vente de bijoux en or  ont changé le cap vers l’Angleterre, Mercadona a fermé...
Sebta était debout grâce au Maroc, la ville vit actuellement une situation économique macabre.
On espère seulement que ces jeunes et enfants qu’on voit dans les vidéos lancées sur Facebook ne soient pas encore plus « victimisés « par cette migration communautaire.

Une mobilisation étatique en deçà des espérances, et dont le bénéfice ne peut égaler le travail

Il est vrai que la subvention de l’Etat leur a été d’un petit secours, mais ne peut acheter médicaments et autres besoins pour leurs enfants, ni assurer le paiement du loyer, de l’eau et de l’électricité. Ces gens ne veulent qu’une chose, « travailler » pour subvenir aux besoins de leurs familles.

Il est vrai que l’Etat a essayé de régler la problématique et intégrer au moins des centaines de femmes, d’hommes et de jeunes via l’ANAPEC, l’Agence de Développement Social(ADS) de la région, les introduire dans des usines ou les aider à créer leurs propres entreprises, seulement, la problématique est de taille. Il s’agit de 10 000 familles qui avaient un pied, de par et d’autre, des deux frontières.

Le rapport alarmant présenté au Parlement sur les conditions de travail de ces femmes de la contrebande et de jeunes contractuels n’a que bien « lanterné » sur la problématique.
Comment vivent-ils cette situation jusqu’à aujourd’hui ?
Qu’en est-il des projets et engagements du Gouvernement ?
Peuvent-ils se substituer à leurs situations antérieures, et dans la dignité ?
Vont-ils absorber le chômage et résoudre la problématique de ce trafic ?
Y aurait-il une réouverture des frontières post-covid ?
Les jeunes diplômés et les ouvriers auront-ils leurs chances à un emploi décent?  
Quelles alternatives pour absorber le chômage des jeunes de la région ?

Ce sont des questions qui s’imposent, et d’autres en rapport avec les promesses du gouvernement, pour ce qui est du Fonds de soutien crée pour les femmes en situation difficile, de l’intégration de 2.000 femmes au niveau d’unités industrielles, de la zone commerciale qui sera créée à Fnideq, comme alternative au trafic de contrebande en provenance de Sebta…

Maintenant que les frontières d’Espagne sont ouvertes, du moins d’un seul côté (depuis la semaine dernière), et que les horizons pourraient être de nouveau comme avant dans quelque temps, les contractuels et les personnes réglos seraient-ils autorisés à « revenir » à leurs emplois ? Ce sont des femmes de ménages, des mécaniciens, des ébénistes…qui avaient leurs papiers.
 
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Entretien avec Zahra Dghoghi, membre fondatrice de l'association Sayida Al Hora






Journaliste professionnelle. 30 ans d'expérience à L'Opinion. Actuellement journaliste à Radio Web... En savoir plus sur cet auteur
Mardi 18 Mai 2021

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