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Ormuz : la trêve coule, mais que reste-t-il de la puissance ?


Rédigé par La rédaction le Jeudi 9 Juillet 2026

La trêve américano-iranienne n’a pas seulement pris l’eau. Elle semble désormais emportée par une nouvelle vague de frappes.



Une trêve peut-elle mourir avant même d’être officiellement enterrée ? Dans le détroit d’Ormuz, la réponse semble désormais moins diplomatique que stratégique. Elle ne se lit pas seulement dans les communiqués, les accusations croisées ou les formules martiales prononcées en marge d’un sommet. Elle se lit dans la confiance perdue. Et dans cette région, la confiance est souvent plus rare que le pétrole.

À Ankara, lors du sommet de l’OTAN, Donald Trump a déclaré que l’accord intérimaire avec l’Iran était, selon lui, « terminé », après une nouvelle séquence de violences dans le Golfe. Reuters rapporte que cette déclaration intervient après des attaques visant des navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz, attribuées par Washington à Téhéran, puis une riposte américaine contre des cibles iraniennes. Le Commandement américain pour le Moyen-Orient affirme avoir frappé plus de quatre-vingts cibles, présentées comme liées aux capacités militaires iraniennes. L’Iran, de son côté, revendique des frappes contre des sites américains dans le Golfe, notamment au Koweït et à Bahreïn, selon les informations rapportées par l’Associated Press et Reuters. ([Reuters][1])

Ces éléments dessinent un fait central : le cessez-le-feu existe encore comme référence diplomatique, mais il a cessé de fonctionner comme mécanisme de dissuasion. C’est peut-être là le plus grave. Une trêve ne vaut pas seulement par les signatures qui l’accompagnent. Elle vaut par la conviction des acteurs qu’il leur coûte plus cher de la violer que de la préserver. Or tout indique que Washington et Téhéran sont entrés dans une phase où chacun estime devoir frapper pour ne pas paraître reculer.

À court terme, les États-Unis peuvent revendiquer une supériorité militaire évidente. Leur capacité de projection, leurs moyens de renseignement, leur puissance de feu et leur présence régionale leur donnent un avantage tactique considérable. Le CENTCOM peut frapper vite, loin et fort. Cette réalité ne doit pas être minimisée. Elle constitue encore l’un des piliers de la crédibilité américaine dans le Golfe.

Mais la puissance militaire ne règle pas tout. Elle peut même, dans certains cas, révéler ce qu’elle ne parvient plus à obtenir : l’obéissance stratégique de l’adversaire, l’adhésion durable des alliés, la stabilisation politique d’une région. Les États-Unis peuvent détruire des installations, affaiblir des capacités, sanctionner une économie. Peuvent-ils pour autant imposer une architecture régionale stable, acceptée, durable ? La question mérite d’être posée.

Côté iranien, la logique est différente. Téhéran ne cherche probablement pas à vaincre militairement les États-Unis au sens classique du terme. Ce serait irréaliste. Son objectif, si l’on se fie à sa trajectoire historique, relève davantage de la résilience politique et de la dissuasion asymétrique : montrer qu’aucune pression, militaire ou économique, ne peut rester sans coût pour l’adversaire. C’est une stratégie dangereuse, mais cohérente dans son propre langage. L’Iran joue moins la bataille de la supériorité que celle de la survivance.

Le risque, dès lors, est celui d’une double illusion. Washington peut croire qu’une frappe supplémentaire restaurera la dissuasion. Téhéran peut croire qu’une riposte limitée préservera son prestige sans provoquer d’emballement. Entre ces deux calculs, l’histoire des crises internationales laisse peu de place à la naïveté. Beaucoup de conflits ne naissent pas d’un plan assumé, mais d’un enchaînement mal maîtrisé.

Le détroit d’Ormuz donne à cette crise une portée mondiale. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, environ vingt millions de barils par jour ont transité par ce passage en 2024, soit près de vingt pour cent de la consommation mondiale de liquides pétroliers. L’EIA indique aussi que les flux sont restés proches de ce niveau au premier trimestre 2025. ([AIE États-Unis][2]) Autrement dit, Ormuz n’est pas seulement une frontière maritime entre tensions régionales. C’est une artère de l’économie mondiale.

C’est pourquoi la crise dépasse probablement le duel américano-iranien. Elle touche les pays du Golfe, exposés à la fois comme producteurs, alliés, hôtes de bases militaires et voisins vulnérables. Elle touche l’Europe, inquiète de la stabilité énergétique et diplomatique. Elle touche l’Asie, grande consommatrice des hydrocarbures du Golfe. Elle touche aussi des pays comme le Maroc, non pas parce qu’ils seraient acteurs directs de l’affrontement, mais parce que leur économie demeure sensible aux tensions énergétiques, aux coûts du transport et aux mouvements des marchés.

En réalité, chaque crise d’Ormuz rappelle une vérité simple : la mondialisation a rendu les distances trompeuses. Ce qui se passe dans un passage maritime étroit peut finir dans une facture d’importation, dans le prix du carburant, dans les marges d’une entreprise, dans le budget d’un ménage. La géopolitique n’est jamais aussi concrète que lorsqu’elle arrive par les prix.

À plus long terme, l’enjeu est encore plus profond. Il concerne la crédibilité des puissances et la légitimité de leurs actes. Les États-Unis peuvent invoquer la liberté de navigation, argument solide dans une zone vitale pour le commerce mondial. L’Iran peut invoquer sa souveraineté, sa sécurité et la dénonciation de sanctions qu’il juge hostiles. Mais la légitimité internationale ne se gagne pas uniquement par la cohérence du récit. Elle se mesure à la proportionnalité, à la transparence, à la capacité de contenir la violence au lieu de l’élargir.

C’est ici que se joue l’écart entre victoire tactique et victoire politique. Une puissance peut gagner une nuit de frappes et perdre une décennie d’influence. Un régime peut survivre à une attaque et s’enfermer davantage dans une posture de forteresse. Une alliance peut afficher son unité et révéler, en creux, ses inquiétudes. Le bilan reste provisoire, mais la séquence montre déjà que la force, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un horizon diplomatique crédible, produit rarement autre chose qu’une stabilité provisoire.

Certes, personne n’a intérêt à une guerre régionale ouverte. Les États-Unis ne souhaitent probablement pas s’enliser dans un nouveau front durable au Moyen-Orient. L’Iran sait qu’un affrontement direct prolongé exposerait lourdement ses capacités et sa société. Les pays du Golfe veulent protéger leurs infrastructures, leurs économies et leur image de hubs mondiaux. Pourtant, l’absence d’intérêt rationnel pour la guerre n’empêche pas toujours la guerre de se rapprocher. La rationalité des États se fatigue vite quand la crédibilité publique devient l’enjeu central.

Au final, la crise d’Ormuz n’est pas seulement un épisode de plus dans la longue confrontation entre Washington et Téhéran. Elle révèle un ordre régional où la dissuasion fonctionne par à-coups, où la diplomatie court derrière les missiles, où l’économie mondiale découvre encore sa dépendance à des passages vulnérables, et où la puissance américaine, malgré son immense supériorité militaire, doit composer avec un déclin relatif de sa capacité à produire de l’ordre.

La trêve n’est peut-être pas morte. Mais elle ne gouverne plus les comportements. Et c’est souvent ainsi que commence une nouvelle séquence historique : non par la proclamation officielle d’un basculement, mais par l’usure lente des mécanismes censés l’empêcher.

À Ormuz, ce n’est pas seulement le pétrole qui circule sous escorte. C’est l’idée même d’un ordre international capable de contenir la force par le droit, la peur par la diplomatie, et la vengeance par le calcul. Pour l’instant, cette idée tient encore. Mais elle prend l’eau.

 

La trêve américano-iranienne n’a pas seulement pris l’eau. Elle semble désormais emportée par une nouvelle vague de frappes.

Selon le Commandement américain pour le Moyen-Orient, les forces américaines ont touché plus de quatre-vingts cibles en Iran, en réponse à des attaques contre des navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz, attribuées par Washington à Téhéran. Les frappes auraient visé des systèmes de défense aérienne, des centres de commandement, des radars côtiers, des capacités antinavires et des embarcations liées aux Gardiens de la révolution.

Les zones touchées se situeraient principalement sur la côte sud iranienne, autour de Bandar Abbas, Konarak et Chabahar, trois points sensibles pour la sécurité maritime et militaire iranienne. L’Iran, de son côté, affirme avoir riposté contre des sites américains ou liés à la présence américaine dans le Golfe, notamment au Koweït, à Bahreïn et au Qatar.

À ce stade, une prudence s’impose : Washington accuse, Téhéran revendique, les pays du Golfe interceptent, les marchés s’inquiètent. Mais l’essentiel est déjà là : la trêve ne fonctionne plus comme garde-fou. Ormuz redevient un théâtre militaire, et avec lui revient la menace d’un choc énergétique mondial.





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