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Quand la liberté du marché devient la liberté des puissants chiffres d'affaires

Marché, pouvoir d’achat et retour du politique : chronique d’un débat qui annonce déjà la bataille électorale (1/6)


Rédigé par le Mercredi 20 Mai 2026

À mesure que l’échéance électorale se rapproche, les lignes idéologiques commencent à réapparaître dans le débat public marocain. Derrière les échanges de plus en plus tendus entre le secrétaire général du Parti de l'Istiqlal et le président du Rassemblement National des Indépendants, ce n’est pas seulement une rivalité politique qui se dessine. C’est une confrontation plus profonde autour d’une question centrale : qui doit protéger le citoyen lorsque le marché devient source d’inquiétude sociale ?



Il y a des mots qui rassurent avant même d’être interrogés. “Liberté”, “marché”, “initiative”, “concurrence” : dans le débat économique, ces termes ont souvent la force tranquille des évidences. Qui pourrait être contre la liberté ? Qui pourrait refuser l’investissement ? Qui pourrait souhaiter étouffer l’entreprise ? Personne, évidemment. Mais c’est précisément parce que ces mots sont nobles qu’ils peuvent devenir dangereux lorsqu’ils servent à couvrir autre chose que ce qu’ils promettent.

Le débat ouvert autour de la régulation des circuits de distribution au Maroc mérite donc mieux que des caricatures. Dès que l’on évoque la nécessité d’encadrer les marges abusives, de surveiller les monopoles déguisés ou de limiter la spéculation, certains crient au retour de l’économie administrée (Mohamed Chaouki est le nouveau président du RNI). Comme si toute intervention de l’État était une menace. Comme si le marché, livré à lui-même, produisait automatiquement la justice, la transparence et la concurrence.

Or le problème n’est pas le marché. Le problème commence lorsque le marché cesse d’être réellement concurrentiel. Lorsque quelques acteurs verrouillent l’accès, contrôlent les flux, influencent les prix et imposent leurs marges. À ce moment-là, la liberté économique change de nature. Elle n’est plus la liberté d’entreprendre pour tous. Elle devient la liberté des plus puissants de consolider leur position.

C’est cette confusion que Nizar Baraka, SG du parti de l'Istiqlal, tente de mettre au centre du débat public. Son propos ne consiste pas à opposer l’État à l’entreprise, ni à ressusciter une économie dirigiste. Il pose une question plus simple, mais plus dérangeante : une économie peut-elle être considérée comme libre lorsque le citoyen n’a aucune prise sur les prix, lorsque le petit producteur reste dépendant d’intermédiaires puissants, lorsque les circuits de distribution fonctionnent comme des couloirs fermés ?

Le vrai libéralisme suppose la concurrence. Il suppose des règles claires, un arbitre crédible, des autorités capables d’empêcher les ententes, les abus de position dominante et les rentes. Sans cela, le libéralisme devient un décor idéologique. Une belle vitrine derrière laquelle se cache parfois un capitalisme de connivence.

Il faut le dire franchement : défendre le marché ne signifie pas défendre toutes les pratiques du marché. Défendre l’entreprise ne signifie pas justifier l’accaparement. Défendre l’investissement ne signifie pas accepter que la valeur soit captée par des chaînes opaques où le consommateur paie plus cher sans que le producteur vive mieux.

Dans toutes les grandes économies modernes, l’État n’a jamais été totalement absent. Il régule, surveille, sanctionne, corrige. Il intervient non pour tuer le marché, mais pour l’empêcher de se transformer en jungle. L’Europe protège ses consommateurs. L’Asie planifie ses priorités industrielles. Les États-Unis eux-mêmes, pourtant chantres du capitalisme, disposent de puissantes règles antitrust. Le marché pur n’existe presque nulle part. Il est souvent invoqué par ceux qui souhaitent surtout que rien ne change.

La question idéologique centrale est donc celle-ci : voulons-nous une économie libre ou une économie capturée ? La première ouvre des opportunités. La seconde protège les installés. La première encourage le mérite. La seconde récompense la proximité, l’influence et la rente. La première crée de la confiance. La seconde nourrit la colère sociale.

Le Maroc a besoin d’entreprises fortes, de capitaux, d’innovation, d’exportation et de compétitivité. Mais il a tout autant besoin de loyauté économique. Car une économie où les règles sont trop faibles finit par affaiblir les plus petits : les ménages, les producteurs, les PME, les jeunes entrepreneurs. Ceux qui n’ont ni réseau, ni pouvoir de négociation, ni accès privilégié aux décisions.

La liberté du marché ne doit donc pas devenir un slogan destiné à neutraliser toute critique. Elle doit être vérifiée dans les faits.

Y a-t-il vraiment concurrence ?
Les prix reflètent-ils réellement les coûts ? Les marges sont-elles justifiables ?
Les consommateurs disposent-ils d’une protection effective ?
Les producteurs bénéficient-ils d’un accès équitable à la valeur ?

Si la réponse est non, alors l’État a le devoir d’intervenir. Non par réflexe bureaucratique, mais par responsabilité politique. Car abandonner le citoyen face aux déséquilibres du marché, ce n’est pas du libéralisme. C’est une démission.

Au fond, le débat lancé par Nizar Baraka révèle une fracture plus profonde. D’un côté, ceux qui considèrent que la stabilité sociale exige un marché régulé, transparent et loyal. De l’autre, ceux qui réduisent toute régulation à une entrave. Mais l’histoire économique montre que les marchés les plus solides sont rarement ceux où l’État est absent. Ce sont ceux où les règles sont claires, appliquées et respectées.

Le Maroc n’a pas besoin d’un faux choix entre étatisme et ultralibéralisme. Il a besoin d’un pacte économique lucide : liberté pour entreprendre, fermeté contre les abus ; encouragement de l’investissement, mais refus de la rente ; ouverture du marché, mais protection du citoyen.

La vraie liberté économique ne consiste pas à laisser certains économiquement puissants faire ce qu’ils veulent. Elle consiste à permettre à chacun d’entrer dans le jeu avec des règles loyales. C’est cela, le marché. Pas une jungle. Pas un privilège. Un espace de concurrence réelle.

Et lorsque la “liberté” devient le masque de la domination, il revient à la politique de retirer le masque.





Mercredi 20 Mai 2026

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