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Réformer les territoires pour corriger le Maroc à deux vitesses

L’objectif politique : réduire le Maroc à deux vitesses en rapprochant l’action publique des besoins concrets des territoires.


Rédigé par le Vendredi 10 Avril 2026

Comme souvent après un Conseil des ministres présidé par Sa Majesté le Roi, le premier réflexe ne devrait jamais être de commenter trop vite. Il faut d’abord lire, puis relire. Revenir sur chaque formule, peser chaque mot, chercher les lignes de continuité, les inflexions, les priorités confirmées et les cohérences profondes avec la Vision Royale telle qu’elle s’est construite au fil des discours, des arbitrages et des grands chantiers engagés par le Royaume. C’est à cette condition seulement que l’on peut prendre la plume, avec prudence, en espérant avoir bien saisi non seulement ce qui est annoncé, mais surtout ce qui est véritablement en train de se redessiner.

Dans ma modeste lecture, le texte publié cette fois-ci mérite précisément cet effort d’attention. Car derrière l’apparente technicité des dispositifs, des comités, des mécanismes d’exécution et des ajustements juridiques, il se joue quelque chose de plus structurant. Ce que le Maroc réforme ici, ce n’est pas seulement la gouvernance locale au sens administratif du terme. Ce qu’il reconfigure, plus profondément, c’est le mode d’emploi de la régionalisation avancée : sa méthode, sa chaîne de pilotage, ses instruments d’exécution, ses ressources et, au fond, sa capacité réelle à produire des résultats visibles sur le terrain. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement d’affirmer un principe ; il s’agit désormais d’en organiser l’efficacité.



Il y a, dans les textes officiels, des mots qui rassurent immédiatement. Concertation. Proximité. Besoins exprimés par les citoyens. Transparence. Évaluation. Développement intégré.

Pris séparément, chacun de ces mots semble annoncer une modernisation attendue de l’action publique. Pris ensemble, le communiqué du conseil des ministre présente la nouvelle génération des programmes de développement territorial intégré, ils dessinent quelque chose de plus ambitieux : La volonté de réorganiser la gouvernance locale pour corriger enfin les fractures territoriales qui nourrissent depuis des années l’image d’un Maroc à plusieurs vitesses.

Oui, il faut reconnaître une évidence : il y avait matière à réforme. Depuis des années, la régionalisation avancée est présentée comme l’un des grands chantiers institutionnels du Royaume. L’idée est forte, très séduisante dans son principe : rapprocher la décision du terrain, mieux répartir l’investissement, réduire les inégalités spatiales, sortir d’un développement trop concentré sur certains pôles. Or, dans la pratique, la mécanique a souvent patiné. Les compétences se sont empilées sans toujours être clarifiées. Les élus ont parfois porté une ambition supérieure à leurs moyens réels. Les administrations déconcentrées ont continué à peser lourd. Et l’exécution, elle, est restée le maillon faible. Les nouveaux textes adoptés cherchent précisément à répondre à ce blocage en remettant au centre la question décisive : qui décide, qui exécute, qui coordonne, qui paie et qui rend des comptes ?

Dans cette logique, la première force de la réforme est méthodologique. Les lois adoptées insistent sur un point essentiel : les programmes doivent partir des besoins exprimés à l’échelle locale, à partir de diagnostics territoriaux établis dans chaque préfecture et province, fondés sur des indicateurs socio-économiques et sur l’identification des carences en emploi, éducation, santé, eau et mise à niveau territoriale. Cela n’a rien d’anodin. Pendant longtemps, le développement local au Maroc a trop souvent été pensé depuis le haut, avec des schémas nationaux appliqués ensuite aux territoires. Ici, du moins dans l’intention, on inverse le raisonnement. On part du terrain. On écoute. On hiérarchise à partir du réel. C’est une petite révolution administrative.

Les textes assument enfin que le développement territorial n’est pas qu’une affaire de subventions dispersées ou de projets vitrines. Il est présenté comme un chantier global, doté d’une enveloppe estimée à près de deux cent dix milliards de dirhams sur huit ans. Le chiffre est considérable. Il indique que l’on ne parle pas d’un programme périphérique, mais d’un redéploiement stratégique. En creux, l’État reconnaît que les fractures territoriales ne se traitent pas à coups de mesures symboliques, mais par un investissement massif, durable, structuré. Là encore, l’intention est forte : améliorer les conditions de vie, préserver la dignité, stimuler la croissance locale, renforcer l’attractivité des espaces territoriaux et créer de l’emploi.

La réforme cherche à corriger l’un des maux les plus persistants de l’action publique locale, à savoir la dispersion des responsabilités. En installant une gouvernance à trois niveaux, local, régional et national, elle tente de rendre lisible la chaîne de pilotage. Au niveau local, un comité présidé par le gouverneur, associant élus et services déconcentrés, élaborera les programmes et suivra les projets. Au niveau régional, le wali harmonisera l’ensemble. Au niveau national, un comité présidé par le Chef du gouvernement validera, coordonnera, évaluera et garantira le caractère intégré des programmes. Pour les défenseurs de la réforme, c’est précisément ce qu’il fallait : moins de flou, moins de chevauchements, plus d’alignement.

Cette réforme ne se contente pas de promettre. Elle installe des instruments. Audit annuel conjoint de l’Inspection générale des finances et de l’Inspection générale de l’administration territoriale. Plateforme digitale destinée à rendre visibles les programmations, l’état d’avancement des travaux et la réalisation des projets. Renforcement annoncé des ressources financières des régions. Dans un pays où la reddition des comptes et la transparence locale restent des attentes fortes, ces mécanismes ne sont pas accessoires. Ils répondent à une demande simple des citoyens : savoir ce qui a été promis, ce qui a été financé, ce qui a été réalisé et ce qui a échoué.

La première lecture possible de cette réforme est celle d’un équilibre recherché entre proximité territoriale et cohérence nationale. La réforme met en avant une gouvernance partant du niveau local, tout en maintenant une architecture institutionnelle solide autour des représentants territoriaux de l’État : gouverneur au niveau provincial, wali au niveau régional, Chef du gouvernement au niveau national.

Les élus y conservent toute leur place, et les présidents de région voient même leur rôle renforcé dans les futures structures d’exécution. Cette organisation peut être comprise comme le choix d’un pilotage articulé, où l’ancrage local se conjugue avec une coordination nationale capable d’assurer l’harmonisation, la continuité et la mobilisation des moyens nécessaires.C'est une manière pragmatique de faire avancer la territorialisation sans fragiliser l’unité d’ensemble.

Le deuxième point mérite lui aussi une lecture constructive. Le remplacement des Agences régionales d’exécution des projets par des sociétés anonymes traduit une volonté claire de moderniser les instruments d’action publique territoriale. L’objectif affiché est de rapprocher la rigueur du contrôle public et la souplesse de gestion, afin d’accélérer la réalisation des projets et d’améliorer leur qualité d’exécution. Cette évolution peut être vue comme une tentative d’adapter l’outil institutionnel aux exigences d’un développement territorial plus rapide, plus lisible et plus efficace. En introduisant davantage de flexibilité et une culture de performance, la réforme cherche moins à privatiser l’action publique qu’à la rendre plus opérationnelle, au service des citoyens et des territoires.

Le troisième élément montre surtout l’ampleur du chantier que la réforme entend prendre à bras-le-corps. La réforme reconnaît, implicitement, que les disparités territoriales ne relèvent pas seulement de la gouvernance institutionnelle, mais aussi de déséquilibres plus profonds dans l’accès aux infrastructures, aux opportunités, aux compétences et aux capacités d’ingénierie. En ce sens, la réforme a le mérite de poser les bases d’une action plus ciblée et plus consciente des réalités différenciées du pays. Elle ouvre la voie à une meilleure prise en compte des besoins spécifiques de chaque territoire, avec l’ambition de donner davantage de moyens aux espaces qui en ont le plus besoin. Bien conduite, elle peut donc devenir un levier de rééquilibrage, en aidant les territoires les moins dotés à mieux structurer leurs projets et à mieux accéder aux financements.

Le quatrième aspect de cette reforme, consacré à la concertation citoyenne, peut également être lu comme une avancée importante. Le fait d’insister sur l’écoute des besoins et sur la proximité avec la population traduit une volonté de rapprocher davantage l’action publique des attentes concrètes des citoyens. Certes, toute réforme de cette ampleur devra encore démontrer comment cette concertation se traduira dans les arbitrages finaux. Mais le principe posé est en soi significatif : il affirme que le développement territorial ne peut plus être conçu uniquement depuis les centres de décision, sans dialogue avec les réalités vécues. Cette orientation ouvre un espace prometteur pour une gouvernance plus participative, plus attentive et plus enracinée dans le quotidien des territoires.

Enfin, l’ambition économique confiée aux régions peut être interprétée comme un signe de confiance. En affirmant que la région doit devenir un levier central du développement, la réforme reconnaît aux territoires un rôle stratégique dans la croissance, l’emploi et l’attractivité. Cette vision peut permettre de renforcer l’autonomie d’initiative des régions et de mieux valoriser leurs atouts propres. Le véritable enjeu sera de faire en sorte que cette dynamique profite à l’ensemble du pays, y compris aux espaces les plus fragiles. Mais l’esprit de la réforme semble aller dans ce sens : mobiliser la performance non pas contre l’équité, mais au contraire pour donner davantage de force aux politiques de rééquilibrage territorial.

Au fond, cette réforme dit quelque chose de structurant sur l’évolution du modèle marocain. Il montre qu’une nouvelle étape s’ouvre, marquée par une culture plus affirmée du résultat, du suivi et de l’impact concret.

L’État ne se contente plus d’énoncer des principes ; il cherche désormais à les traduire en projets visibles, en calendriers maîtrisés, en financements mobilisés, en mécanismes d’évaluation et en outils de transparence.

Ce tournant peut être lu comme le passage d’une régionalisation de l’intention à une régionalisation de l’action. La question n’est plus seulement de répartir les compétences, mais de s’assurer que les politiques territoriales produisent effectivement des effets tangibles sur la vie quotidienne des citoyennes et des citoyens.

C’est précisément pour cela que cette réforme mérite d’être regardée avec sérieux plutôt qu’avec enthousiasme automatique ou scepticisme réflexe. Elle essaie de remettre de l’ordre dans un édifice devenu trop lent, trop flou, trop inégal. 

Le vrai test ne sera ni dans les communiqués, ni dans les organigrammes, ni même dans les milliards annoncés. Il sera dans une question beaucoup plus simple, presque brutale : est-ce que cette réforme changera d’abord la vie des territoires qui attendent encore l’État, ou améliorera-t-elle surtout la performance des territoires qui savent déjà travailler avec lui ?

Si elle penche vers la première, alors oui, cette réforme pourra entrer dans l’histoire non comme une réécriture technocratique de plus, mais comme le moment où la gouvernance locale a cessé d’être un slogan pour devenir enfin une justice territoriale.





Vendredi 10 Avril 2026

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