Par Dr Driss koraich *
Le Maroc fut le premier pays à reconnaître officiellement l'indépendance des États-Unis d'Amérique en 1777,
dans un contexte international complexe marqué par le droit de veto de la Grande Bretagne sur toute reconnaissance de son ancienne colonie. La Grande Bretagne cherchait à empêcher cette jeune nation d'acquérir une quelconque légitimité internationale.
Cependant, par une décision souveraine audacieuse du sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, le Maroc brisa cet obstacle politique, surmontant les pressions exercées et déclarant sa reconnaissance de l'État américain, un geste aux profondes implications stratégiques. Il conférait non seulement une légitimité symbolique, mais ouvrait également la voie à d'autres reconnaissances internationales, contribuant ainsi à consolider sa position sur la scène internationale. La France fut le deuxième pays à franchir ce pas en 1783, environ six ans après le Maroc, suivie des Pays-Bas, puis de la Russie en 1786.
Cette position n’était pas seulement le fruit des circonstances, mais aussi le prolongement des traditions du Maroc en tant qu’État-nation solidement établi, qui a joui tout au long de l’histoire d’une position prestigieuse et influente sur la scène internationale, et d’une indépendance dans sa prise de décision souveraine.
Les relations du Maroc avec la Grande-Bretagne, par exemple, ont été marquées par une sensibilité particulière depuis 1213, lorsque le roi d'Angleterre Jean sans terre chercha à rallier le sultan almohade Mohammed al-Nasir. Jean proposa de placer son royaume sous l'autorité du sultan, conséquence de ses relations tendues avec le Vatican, qui le considérait comme un apostat. En signe de protestation, Jean envoya une mission secrète auprès du sultan marocain, qui rejeta son offre, affirmant avec conviction qu'un souverain qui compromet sa
religion et sa patrie pour préserver son trône perd inévitablement sa valeur et sa légitimité.
Cet épisode témoigne de la profondeur de la conscience politique marocaine de l'époque et de son refus de tout compromis sur les principes fondamentaux.
Cela reflète les racines de l'équilibre entre sentiments et intérêts, qui se concrétisera plus tard dans la reconnaissance des États-Unis d'Amérique.
Ce soutien ne se limitait pas à la sphère diplomatique ; il se concrétisait par l’ouverture des ports marocains aux navires américains, offrant ainsi aux États-Unis un débouché vital pour leurs activités commerciales et maritimes. Le Maroc leur fournissait alors des matières premières essentielles, notamment le sel, denrée de base. Ce soutien concret, aux implications stratégiques majeures, s’est apporté durant une période cruciale de l’histoire américaine.
À l'inverse, les États-Unis tenaient à encadrer ces relations par un cadre juridique, comme en témoigne la signature du Traité d'amitié en 1786, l'un des plus anciens traités conclus par les États-Unis et toujours en
vigueur aujourd'hui, reflétant la profondeur et la continuité de ces relations.
Cette voie fut confortée par la décision des États-Unis d'ouvrir leur première mission diplomatique hors d'Amérique à Tanger en 1823, une initiative lourde de conséquences, témoignant de la place particulière
qu'occupe le Maroc dans la conscience stratégique américaine. La légation américaine à Tanger demeure aujourd'hui un témoin historique vivant de la longévité de cette relation et de la symbolique qui en atteste
la continuité.
J'ai été très honoré lorsque cette commission a accueilli la cérémonie de présentation de mon livre «Enracinement diplomatique entre théorie et pratique » en octobre 2022.
Le Maroc fut également l'une des premières destinations étrangères où les États-Unis, acteur majeur des relations internationales, s'engagèrent auprès du monde, lors de la conférence d'Algésiras de 1906, consacrée
à l'avenir du pays. La délégation américaine était conduite par le président Theodore Roosevelt, qui exprima son soutien à la stabilité et à la souveraineté du Maroc, dans une perspective de restauration de sa dignité. Cette position aurait pu être efficacement renforcée sans certaines lacunes dans la conduite du chef de la délégation marocaine, Mohammed al-Muqri, qui en ont empêché l'exploitation optimale.
Le soutien américain au Maroc fut également mis en évidence par le choix de Casablanca par le président Franklin Roosevelt d'accueillir la première conférence des dirigeants alliés en pleine Seconde Guerre mondiale, du 14 au 24 janvier 1943. Ce choix avait d'importantes implications stratégiques et politiques, puisque la présidence de la séance d'ouverture de la conférence fut confiée au roi Mohammed V en présence du prince héritier Moulay Hassan, témoignant ainsi de la reconnaissance du statut du Maroc malgré son statut de protectorat à cette époque.
La conférence se tint en l'absence des autorités du protectorat, une décision politique significative, avant que le général Charles de Gaulle, chef en exil de la France libre, ne rejoigne les travaux le 18 janvier à l'initiative du Premier ministre britannique Winston Churchill. Cette conférence constitua une étape cruciale pour soutenir le Maroc sur la voie de l'indépendance, ouvrant la voie à la présentation du Manifeste de l'indépendance le 11 janvier 1944.
Le caractère unique de cette relation s’est également manifesté ultérieurement avec l’adhésion du Maroc aux Nations Unies en novembre 1956, qui s’est faite sans heurts et avec un soutien clair, sans faire l’objet de négociations âpres entre les blocs de l’Est et de l’Ouest, dans le contexte du conflit idéologique aigu et de la polarisation qui caractérisaient la Guerre froide, ce qui reflète le statut du Maroc et l’équilibre de confiance et de crédibilité qu’il avait instauré dans sa relation avec les grandes puissances.
Ces jalons historiques instaurent une conscience commune entre les deux pays, une conscience fondée sur la reconnaissance et le soutien mutuels, conférant ainsi à ces relations une dimension morale et éthique qui transcende les considérations circonstancielles. Ce souvenir demeure vivace dans la conscience de l'élite américaine, qui rappelle constamment le rôle du Maroc comme facteur fondateur de l'État.
Cette relation a évolué au rythme des transformations internationales, les intérêts stratégiques constituant un pilier fondamental de ce rapprochement. Le Maroc, de par sa position géographique stratégique, porte d'entrée vers l'Afrique et l'Europe, est considéré comme un partenaire essentiel pour les États-Unis en matière de sécurité et de stabilité, notamment au Sahel et au Sahara.
La coopération militaire entre les deux pays, à travers les manœuvres « Lion africain », témoigne d'un haut niveau de coordination et de confiance mutuelle.
Sur le plan économique, l'accord de libre-échange signé en 2004 a marqué une étape importante dans les relations bilatérales, contribuant au renforcement des échanges commerciaux et à l'attraction des investissements américains.
La dimension politique de ce partenariat transparaît également dans les positions américaines soutenant la souveraineté du Maroc sur le Sahara.
Cette position témoigne de la profondeur de ce partenariat et de cette alliance, fondés sur une vision stratégique à long terme, qui ont ouvert la voie à un règlement définitif du conflit artificiel qui entoure nos
provinces du Sud.
Les relations maroco-américaines représentent un modèle unique de relation internationale, alliant fidélité à l'histoire et engagement dans une logique d'intérêts, où le sentiment partagé en constitue la base symbolique et morale, tandis que les intérêts stratégiques en assurent la continuité et le développement.
Cette signification prend une dimension encore plus profonde lorsque je repense à l'honneur de ma rencontre en 1985 avec M. Henry Kissinger et à son témoignage où il affirmait que le Maroc était un acteur influent à l'aube des États-Unis, exprimant sa conviction que « le Maroc n'est pas à craindre ». Ce témoignage, par sa profonde portée, résume la place du Maroc dans la conscience stratégique américaine et
internationale, et son éclat et sa signification m'ont accompagné toute ma vie, me ravissant par leur pertinence.
*Expert en relations internationales et en politique étrangère












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