« Elle avait des enfants, comment a-t-elle pu faire ça ? »
« Il avait toute la vie devant lui. Il venait de décrocher son diplôme. Pourquoi ? »
« Il aurait dû penser à ses parents. »
« C’est égoïste de laisser derrière soi une famille qui vous aime. »
Ces phrases, on les entend après un suicide. Elles sont parfois prononcées par des proches, des voisins, des collègues ou simplement par des personnes qui tentent de comprendre un acte qui leur paraît incompréhensible. Elles naissent souvent de la douleur, de la colère, du choc et de l’impuissance.
Mais elles ont un point commun : elles jugent une personne à partir du regard de ceux qui restent.
Or, pour comprendre le suicide, il faut peut-être commencer par essayer de regarder la souffrance depuis l’intérieur, sans la réduire à une faute morale. Une mère, un père, un enfant… et une souffrance que personne n’a vue.
Imaginons une mère de deux enfants. Elle travaille, s’occupe de sa famille, répond aux besoins de ses proches, prépare les repas, accompagne ses enfants à l’école. De l’extérieur, elle semble tenir debout. Personne ne voit forcément les nuits où elle ne dort presque plus. Personne ne sait combien de fois elle s'est enfermée dans la salle de bains pour pleurer quelques minutes avant de retourner auprès de ses enfants. Elle continue à travailler. Elle continue à sourire. Elle continue à dire : « Ça va. » Puis un jour, elle meurt par suicide. Après le choc, les questions arrivent.
« Mais ses enfants ? »
« Elle les aimait pourtant. »
« Comment une mère peut-elle faire ça ? »
Ces questions sont humaines. Elles sont compréhensibles. Mais elles ne permettent pas de comprendre ce qui s’est passé. Aimer ses enfants et être profondément malade ou en détresse psychologique ne sont pas deux réalités incompatibles. Une personne peut aimer profondément sa famille et être simultanément plongée dans une souffrance qui altère son jugement, son espoir et sa capacité à percevoir des solutions.
Dire cela ne signifie pas minimiser la douleur des enfants qui restent. Au contraire. Cela signifie reconnaître que le suicide produit plusieurs victimes de la souffrance : la personne qui meurt, mais aussi ceux qui restent avec leurs questions, leur colère, leur culpabilité et parfois leur silence.
Et si c’était un adolescent ?
Imaginons maintenant un adolescent de 16 ou 17 ans. Il reçoit une mauvaise note. Il est harcelé à l’école. Il se compare aux autres sur les réseaux sociaux. Il a peur de décevoir ses parents. Il ne sait pas comment leur dire qu’il ne va pas bien. On lui dit peut-être : « Tu es jeune, tu n’as pas de problèmes. » Ou : « Tu as toute la vie devant toi. » Ou encore : « Arrête de passer ton temps sur ton téléphone. »
Mais ce que les adultes considèrent comme « un problème d’adolescent » peut être vécu par l’adolescent comme une souffrance immense. Cela ne signifie évidemment pas que chaque mauvaise note, chaque rupture amoureuse ou chaque période difficile conduit au suicide. Il n’existe pas une cause unique ni un profil unique de personne suicidaire.
Mais cela doit nous interroger sur notre capacité à prendre au sérieux la souffrance psychologique des plus jeunes. Un adolescent qui dit « je n’en peux plus » ne demande pas forcément qu’on dramatise sa parole. Il demande peut-être simplement qu’on l’écoute sans immédiatement lui expliquer pourquoi il devrait aller bien.
Et puis il y a le jeune diplômé
Il y a aussi ce jeune diplômé dont on disait qu’il avait « réussi ». Diplôme en poche, il rentre chez lui. Les félicitations sont terminées. Les photos publiées sur Instagram sont oubliées. Commence alors la recherche d’emploi. Un CV envoyé. Puis dix. Puis cinquante. Des réponses qui ne viennent pas. Des concours ratés. Des entretiens où l’on demande de l’expérience à quelqu’un qui vient à peine de terminer ses études. Des petits contrats. Des stages. Parfois rien.
Autour de lui, les autres avancent. Certains partent à l’étranger. D’autres trouvent un emploi. Sur les réseaux sociaux, chacun semble réussir sa vie. Lui commence à avoir honte de demander de l’argent à ses parents. Il ne parle plus beaucoup. Il sort moins. Il répond « ça va » lorsqu’on lui pose la question.
Là encore, il serait faux de dire : « Le chômage pousse au suicide. » La réalité est beaucoup plus complexe.
Mais il serait tout aussi faux de prétendre que les conditions sociales, économiques, familiales et professionnelles n'ont aucune influence sur la santé mentale.
La souffrance psychologique ne naît pas dans le vide.
Avant de parler d’égoïsme, parlons de souffrance
C’est peut-être là que notre vocabulaire doit changer. Dire d’une personne morte par suicide qu’elle était « égoïste » donne l’impression qu’elle a simplement choisi de faire souffrir les autres. Cela suppose une décision prise dans des conditions émotionnelles ordinaires, avec la même perception de l’avenir que celle des personnes qui l’entourent.
Or, une crise suicidaire peut être associée à une souffrance psychique intense, à un sentiment de désespoir, d’impasse ou d’absence d’alternative.
Comprendre cette réalité ne signifie pas justifier le suicide. Cela signifie essayer de comprendre suffisamment la souffrance pour pouvoir mieux la prévenir. Car si nous transformons le suicide en faute morale, nous créons aussi un environnement dans lequel ceux qui souffrent peuvent avoir peur de parler.
Si je sais qu’on me répondra « pense à ta famille », « sois forte », « il y a des gens qui ont des problèmes bien plus graves », peut-être que je garderai le silence. Et le silence, justement, est l’un des grands problèmes de la santé mentale.
« Demande de l’aide » : mais où ?
Nous avons pris l’habitude de dire aux personnes qui souffrent : « Il faut consulter. » Oui.
Mais cette recommandation doit être suivie d’une autre question : consulter qui, où et à quel prix ? Que se passe-t-il lorsqu’une personne n’a pas les moyens de payer régulièrement une consultation psychologique ? Que se passe-t-il lorsqu’elle vit loin des structures spécialisées ? Que se passe-t-il lorsqu’elle ne sait même pas vers quel professionnel se tourner ? Que se passe-t-il lorsqu’elle a peur que sa famille découvre qu’elle consulte ? Que se passe-t-il lorsqu’elle travaille toute la journée et qu’aucun dispositif facilement accessible n’existe en dehors des horaires classiques ?
C’est ici que le suicide cesse d’être uniquement une question individuelle. Il devient une question de santé publique.
Investir dans la santé mentale, ce n’est pas un luxe
Nous investissons dans la santé physique parce que nous avons compris depuis longtemps qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Nous faisons des campagnes contre certaines maladies. Nous encourageons le dépistage. Nous construisons des centres de santé. Nous formons des médecins. Nous essayons d’améliorer l’accès aux traitements.
Pourquoi la santé mentale devrait-elle être traitée comme une question secondaire ?
Une politique sérieuse de prévention du suicide ne peut pas se limiter à quelques campagnes de sensibilisation quelques jours par an. Elle doit s'inscrire dans une politique globale de santé mentale : davantage de professionnels, des services accessibles, une meilleure prise en charge dans les structures de soins, une attention particulière aux enfants et aux adolescents, des dispositifs dans les établissements scolaires et universitaires, un accompagnement dans le monde du travail et des mécanismes d'orientation permettant à une personne en détresse de savoir rapidement vers qui se tourner.
Elle doit également prendre en compte les réalités sociales : précarité, chômage, violences, isolement, harcèlement, discriminations, difficultés familiales et toutes les situations susceptibles de fragiliser une personne.
Prévenir le suicide, ce n’est donc pas seulement demander aux individus d’être plus forts. C’est aussi construire des filets de sécurité autour d’eux.
Et nous, dans tout ça ?
La prévention ne relève pas uniquement de l'État, des médecins ou des psychologues. Elle commence aussi dans nos familles, dans notre façon de répondre à un proche qui dit qu’il ne va pas bien, dans notre capacité à écouter sans ridiculiser, dans notre manière de prendre au sérieux une souffrance que nous ne comprenons pas, et dans notre capacité à dire : « Je ne sais pas quoi te répondre, mais je suis là. Cherchons de l’aide ensemble. »
Cela ne transforme évidemment pas un proche en professionnel de santé mentale. Personne ne peut porter seul la responsabilité de sauver quelqu’un. Mais une société qui sait écouter est une société qui donne davantage de chances à la prévention.
Sortir du jugement
Le suicide laisse derrière lui des familles qui chercheront parfois pendant des années une explication, il laisse des enfants qui grandiront avec une absence, des parents qui se demanderont s’ils auraient pu faire quelque chose, des amis qui repasseront en boucle leurs dernières conversations, des collègues qui se demanderont pourquoi ils n’ont rien remarqué.
À toutes ces personnes, il est trop facile de dire : « Il fallait voir les signes. » La réalité est plus complexe. Il n’existe pas toujours de signe évident, et personne ne peut prédire avec certitude le comportement d’un autre être humain. C’est précisément pour cela que la prévention doit être collective.
Ce mois de septembre, cette série de chroniques cherchera à parler du suicide autrement : sans sensationnalisme, sans romantisation et surtout sans jugement.
Nous parlerons de santé mentale, de jeunes, de familles, de solitude, de précarité, de réseaux sociaux, de rôle des médias, mais aussi de ce que nous pouvons faire collectivement pour mieux prévenir.
Parce qu'avant de demander « pourquoi cette personne a-t-elle fait ça ? », il faudrait peut-être commencer par nous demander : « Avait-elle quelque part où aller lorsqu’elle n’en pouvait plus ? » Et avant de dire « c’était égoïste », peut-être devrions-nous avoir le courage de poser une autre question : « Qu’est-ce qui aurait pu lui permettre de ne pas rester seule avec sa souffrance ? »
La prévention du suicide ne commence pas au moment où une personne passe à l’acte. Elle commence bien avant, dans une société où demander de l’aide ne devrait être ni un luxe, ni une honte, ni un parcours du combattant.












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