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Une société qui change plus vite que ses propres repères


Par Adnan Debbarh*.

À travers les résultats de l’Enquête nationale sur la famille, c’est bien plus qu’un état des lieux statistique qui se dessine : un déplacement silencieux des équilibres sociaux. Derrière la montée du modèle familial nucléaire et la recomposition des solidarités, se révèle un décalage croissant entre les mutations réelles de la société marocaine et les représentations qui continuent de guider l’action publique.

Adnan Debbarh analyse les évolutions de ce longtemps pilier informel de protection sociale, la famille qui voit aujourd’hui sa capacité d’absorption des vulnérabilités s’éroder, posant avec acuité la question d’une redéfinition des mécanismes de solidarité et du rôle de l’État face à une société en transformation rapide.



L'enquête nationale sur la famille publiée récemment par le Haut-Commissariat au Plan apporte un éclairage rare sur les transformations silencieuses de la société marocaine.

Mais au-delà des données qu'elle rassemble, ce document dit peut-être autre chose, de plus profond : il révèle un décalage croissant entre ce que devient la société et la manière dont nous continuons à la penser.
 
Car quelque chose a déjà changé. Profondément.

Non pas dans les discours officiels, ni dans les cadres institutionnels, mais dans la texture même de la vie quotidienne. La famille, longtemps pilier discret mais central de l'organisation sociale, ne disparaît pas, elle se transforme. Elle se resserre, se recompose, se redéploie autrement.

Les données le confirment : la famille nucléaire s'impose désormais comme la forme dominante, tandis que les configurations élargies et la cohabitation entre plusieurs générations reculent nettement.

Les solidarités ne s'évanouissent pas, mais elles s'exercent différemment : le réseau familial reste étendu, mais le cercle des relations effectivement mobilisées se concentre sur un noyau plus restreint.

Ce que chacun pressentait devient ainsi mesurable : la famille marocaine n'est plus tout à fait ce qu'elle était. Ou plus exactement, elle n'est plus tout à fait ce qu'elle permettait.

Car au-delà de sa fonction affective ou symbolique, la famille assurait un rôle plus discret, mais essentiel : elle absorbait. Elle amortissait. Elle prenait en charge, souvent silencieusement, une part importante des vulnérabilités sociales.

Le chômage d'un jeune, la dépendance d'un parent âgé, les fragilités d'un couple, les incertitudes du quotidien, tout cela trouvait, d'une manière ou d'une autre, à se loger dans l'espace familial.

Ce système n'avait pas été conçu comme tel. Il ne relevait ni d'une politique publique ni d'une doctrine explicite. Il s'était imposé comme une évidence, façonnée par l'histoire, les modes de vie et les contraintes économiques.

Et il a longtemps permis à la société de tenir, y compris dans des phases de transformation rapide.

Mais ce qui faisait sa force était aussi sa condition : il reposait sur une forme particulière de la famille. Une famille étendue, cohabitante, dense, capable de mutualiser les ressources, d'organiser la dépendance, de prolonger la solidarité dans le temps et dans l'espace.

Or cette forme est en train de se transformer.

La famille marocaine n'est plus tout à fait ce qu'elle était. Ou plus exactement, elle n'est plus tout à fait ce qu'elle permettait
La famille marocaine n'est plus tout à fait ce qu'elle était. Ou plus exactement, elle n'est plus tout à fait ce qu'elle permettait

La baisse de la taille des ménages, la progression des couples sans enfants, l'affirmation de la monoparentalité, le recul des formes de cohabitation multigénérationnelle sont autant de signaux qui traduisent un basculement structurel.

Rien de tout cela n'est, en soi, anormal. Ces évolutions accompagnent l'urbanisation, la diversification des parcours de vie, l'évolution des aspirations individuelles. Elles sont, d'une certaine manière, le signe d'une société en mouvement.

Mais elles ont une conséquence majeure, souvent sous-estimée : ce que la famille absorbait hier ne disparaît pas. Cela se déplace.

Les besoins demeurent. Les vulnérabilités persistent. Les moments de fragilité : enfance, vieillesse, rupture, précarité, continuent d'exister. Simplement, ils ne trouvent plus automatiquement leur prise en charge dans les mêmes structures.

Et c'est ici que la question devient politique. Non pas seulement parce que l'État devrait compenser ce que la famille ne peut plus assurer.

Mais parce que ce déplacement met à nu quelque chose de plus ancien et de plus profond : un équilibre tacite qui n'a jamais été formulé comme tel, mais qui a longtemps structuré, sans être nommé, les rapports entre la société et ses institutions.

Cet équilibre reposait sur une logique simple, et commode : tant que la famille tenait, une part essentielle des tensions sociales restait contenue. Et tant que ces tensions restaient contenues, la nécessité d'une intervention plus structurée pouvait être différée. La famille absorbait ce qui n'était pas pris en charge ailleurs.

Elle amortissait ce qui ne pouvait l'être autrement. Elle portait, dans le silence des foyers, ce qui relevait en réalité d'un choix collectif jamais assumé comme tel.


Cet équilibre n'avait rien d'un contrat écrit. Mais il a fonctionné comme tel.

Car pendant que la société se transforme, les représentations qui structurent l'action publique évoluent plus lentement. Il persiste, dans la manière de penser l'organisation sociale, une idée implicite : celle d'une famille toujours capable d'assumer une part essentielle de la protection collective.

Une famille encore suffisamment présente pour amortir les chocs, suffisamment disponible pour compenser les insuffisances, suffisamment stable pour servir de socle.

Cette idée n'est plus totalement en phase avec la réalité.

Non pas parce que la famille faillirait, mais parce qu'elle change de nature. Elle n'a plus la même capacité d'absorption. Elle ne peut plus être, à elle seule, le lieu où se résolvent les tensions sociales.

Dans le même temps, l'État a engagé des réformes importantes. La généralisation de la protection sociale, les dispositifs d'aide directe, les efforts en matière de couverture sanitaire témoignent d'une volonté réelle de renforcer les mécanismes de solidarité.

Mais une question demeure, plus exigeante : ces transformations sont-elles pleinement ajustées à la nature des mutations sociales en cours ?

Car construire un État social ne consiste pas seulement à élargir l'accès aux droits ou à distribuer des ressources. Cela suppose de comprendre où se situent désormais les vulnérabilités, comment elles se forment, et dans quels espaces elles doivent être prises en charge.

Or ce qui est en train de se jouer au Maroc dépasse la seule question de l'effort budgétaire ou de la volonté réformatrice. C'est une question de lucidité historique.


Le Maroc n'est pas immobile. Il change. Peut-être même plus profondément qu'il ne le dit.

Mais ce changement appelle une interrogation que les réformes en cours n'épuisent pas. Et si la vraie question n'était pas celle d'un retard à combler, mais celle d'un choix à reconnaître : celui d'avoir gouverné, pendant des décennies, avec la famille comme politique sociale par défaut, sans jamais le dire ?

Ce que révèle cette enquête dépasse largement la seule question de la famille.

Elle ouvre un chantier plus vaste : celui de la redéfinition des formes de solidarité, du rôle de l'État, et des conditions d'une modernité qui ne laisse pas ses propres transformations produire, en silence, leurs fragilités.

Ce chantier mérite d'être exploré non pas comme un aveu d'échec, mais comme le signe d'une société suffisamment mûre pour regarder en face ce qu'elle a longtemps préféré ne pas nommer.
 

*Adnan Debbarh enseigne les relations Internationales à l’ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA




Vendredi 10 Avril 2026


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