Par : Abderrahman Senihji, économiste monnaie et finance, ex-Directeur général de banque
Ce déplacement est majeur. Il modifie la nature des intermédiaires, redéfinit les chaînes de règlement, compresse les délais, réduit certaines frictions, mais surtout, introduit une nouvelle dimension : celle de la programmabilité de la monnaie et des flux financiers. À terme, cette évolution pourrait affecter aussi bien les paiements du quotidien que les mécanismes de financement des entreprises, la gestion des marchés de capitaux ou encore la conduite des politiques publiques.
Les grandes puissances ne s’y trompent pas. Partout, les Banques centrales explorent des formes de monnaies numériques souveraines; les institutions financières modernisent leurs infrastructures; les grandes plateformes technologiques cherchent à capter les couches d’usage; et de nouveaux standards émergent, souvent à l’initiative d’acteurs privés. Derrière cette effervescence, une réalité s’impose : la compétition ne porte plus seulement sur les instruments financiers, mais sur les infrastructures qui les rendent possibles.
Dans ce contexte, la question de la souveraineté monétaire prend une dimension renouvelée. Elle ne se limite plus à la capacité d’émettre une monnaie ou à en réguler la circulation. Elle se joue désormais dans la maîtrise des rails numériques sur lesquels cette monnaie circule, dans le contrôle des protocoles qui en organisent l’usage, et dans la capacité à éviter que des fonctions critiques ne migrent vers des systèmes exogènes.
Pour les économies émergentes et intermédiaires, l’enjeu est particulièrement aigu. L’histoire financière récente a montré combien la dépendance à des infrastructures extérieures pouvait limiter les marges de manœuvre, renchérir les coûts de transaction et exposer les systèmes nationaux à des contraintes qu’ils ne maîtrisent pas pleinement. La tokenisation ouvre, à cet égard, une fenêtre d’opportunité singulière : celle de repenser les infrastructures monétaires à un moment où les standards ne sont pas encore définitivement figés.
Le Maroc se trouve aujourd’hui face à cette bifurcation. Le Royaume dispose d’atouts indéniables : une stabilité macroéconomique reconnue, un système bancaire structuré, une capacité de projection régionale, et une volonté affirmée de modernisation. Mais il demeure, comme nombre d’économies, inséré dans des circuits de règlement internationaux dont il ne contrôle ni les coûts ni les évolutions. À l’heure où la monnaie devient programmable, ne pas investir dans ses propres infrastructures reviendrait, à terme, à accepter une dépendance accrue.
La tokenisation du Dirham, qu’elle prenne la forme de monnaie numérique de Banque centrale, de dépôts bancaires numérisés ou d’un stablecoin adossé à la monnaie nationale, ne constitue pas une fin en soi. Elle doit être envisagée comme un levier de transformation plus large, permettant d’améliorer l’efficacité des paiements, de renforcer la traçabilité de certains flux, de faciliter l’accès à des instruments financiers et, potentiellement, de mieux mobiliser l’épargne, notamment celle de la diaspora.
Mais au-delà de ces gains opérationnels, c’est bien une question de positionnement stratégique qui se pose. Dans un monde où les infrastructures financières deviennent des actifs de puissance, le Maroc peut choisir de se contenter d’adopter des solutions conçues ailleurs, ou décider de structurer ses propres capacités, en cohérence avec ses priorités économiques et géopolitiques.
Une telle ambition suppose de dépasser une approche fragmentée de l’innovation. La tokenisation ne se résume pas à l’émission d’un actif numérique. Elle implique la mise en place d’une infrastructure complète : registres distribués, systèmes de paiement, gestion des identités, mécanismes de conformité, gouvernance des données, cybersécurité et, de plus en plus, capacités d’intégration avec des systèmes d’intelligence artificielle. Elle appelle donc une vision d’ensemble, mobilisant à la fois les autorités publiques, les institutions financières et les acteurs technologiques.
Elle suppose également une exigence de rigueur. La confiance, qui demeure le fondement ultime de toute monnaie, ne peut être compromise. Transparence des réserves, robustesse des architectures, clarté des cadres juridiques, qualité de la supervision : autant de conditions sine qua non pour que la transition vers des formes tokenisées de la monnaie renforce, plutôt qu’elle ne fragilise, la stabilité du système.
Enfin, elle invite à penser au-delà du cadre national. Le Maroc, de par son ancrage africain, est en mesure de jouer un rôle structurant dans l’émergence de nouvelles infrastructures de paiement régionales. Une monnaie numérique bien conçue, interopérable et crédible pourrait contribuer à fluidifier les échanges intra-africains, à réduire les coûts de transaction et à renforcer les dynamiques d’intégration économique.
L’enjeu dépasse largement la seule modernisation technique. Pour le Royaume, il s’agira de prendre part activement à la définition des nouvelles infrastructures financières et de ne pas en être un simple utilisateur. Dans un monde où la monnaie devient un objet programmable, cette décision engage bien davantage que la sphère financière : elle touche à la souveraineté économique, à la compétitivité, à la capacité d’innovation et, in fine, à la place du pays dans l’économie mondiale de demain.
À cet égard, le temps de l’observation prudente cède progressivement la place à celui la transformation : La tokenisation n’est plus une hypothèse lointaine mais elle est en train de devenir une réalité opérationnelle. Pour le Maroc, la question n’est pas tant l’opportunité d’une telle transformation que celle de ses modalités : comment moderniser l’infrastructure monétaire du Royaume de manière à la rendre compatible avec le XXIè siècle, tout en préservant les équilibres prudentiels, la stabilité financière et l’autonomie stratégique du pays ?
Avec : Zakaryae Boudi, expert Tokenization & Digital Assets, docteur en mathématiques formelles
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