Le signal le plus spectaculaire a surgi à la toute fin de l’année : Mukalla, grand port de l’Hadramout, sur la côte est du Yémen.
Selon des récits concordants, des frappes attribuées à la coalition menée par Riyad ont visé le port, sur fond d’accusations d’“livraison non autorisée” et de soupçons portant sur une chaîne logistique liée aux Émirats et destinée à des forces locales du Sud. Abou Dhabi a démenti l’idée d’un acheminement d’armes, dit sa surprise, et a même fait savoir qu’il entendait retirer ses forces restantes, présentées comme relevant d’une mission de lutte contre le terrorisme. Dans la foulée, le gouvernement yéménite reconnu internationalement a durci le ton, comme si cette frappe avait ouvert une boîte que tout le monde gardait jusque-là refermée : celle d’une rivalité d’alliés, transformée en conflit d’influence à peine masqué.
Si Mukalla est le théâtre, le Sud yéménite est l’enjeu. Voilà des années que se dessine une réalité : la guerre n’a pas seulement détruit l’État, elle a fabriqué des zones d’autorité, des milices institutionnalisées, des administrations de fait. Dans ce puzzle, le Conseil de transition du Sud (STC), séparatiste, est devenu un acteur incontournable. Son projet — une autonomie poussée, voire l’indépendance d’un Sud “historique” — heurte frontalement l’idée d’un Yémen unifié. Or, le STC est aussi, depuis longtemps, étroitement associé à l’ombre portée des Émirats, qui l’ont soutenu politiquement et militairement à différentes phases du conflit. Quand le STC s’étend, quand il consolide, quand il contrôle davantage d’institutions ou d’axes, la question n’est plus seulement locale : elle devient régionale. Parce que le Sud n’est pas une périphérie. C’est une carte maritime, énergétique et géographique. Et au Yémen, la géographie est du pouvoir.
Pourquoi le Sud compte autant ? D’abord parce qu’il touche à des zones comme Hadramout et parfois Al Mahra, des territoires vastes, stratégiques, proches d’Oman, dotés de littoraux, de routes, de points d’entrée, et d’une profondeur qui permet d’installer une influence durable. Ensuite parce que les ports y sont des monnaies politiques : qui tient un port, tient une douane, un flux, un accès. Enfin parce que ces zones sont liées à l’économie réelle du Yémen : ressources, infrastructures, revenus potentiels. Dans un pays fragmenté, tout cela devient la matière première des négociations… ou des confrontations.
C’est ici que la divergence saoudo-émiratie prend une forme plus lisible. Riyad veut, avant tout, sortir d’une guerre coûteuse, sécuriser sa frontière, réduire le risque balistique et la menace transfrontalière. Le royaume a multiplié, ces dernières années, les signaux d’une stratégie de désescalade, avec des canaux de discussion qui passent souvent par Mascate. L’idée, côté saoudien, est de parvenir à une “sortie” qui permette de stabiliser à minima le front nord, de contenir le risque houthi, et de préserver un cadre étatique yéménite — même faible — jugé préférable à une fragmentation ingérable.
Abou Dhabi, lui, raisonne plus “réseau” que “grand État”. Les Émirats ont construit leur influence régionale via des partenariats locaux, des forces alliées, des positions côtières, des infrastructures portuaires, et une approche sécuritaire pragmatique. Dans cette logique, le STC n’est pas un accident : c’est un partenaire naturel, qui offre un ancrage au Sud, contre des adversaires idéologiques et politiques — notamment les islamistes politiques — et en faveur d’un contrôle “par zones”. Si Riyad rêve encore d’un Yémen reconstitué et négociable, Abou Dhabi semble plus à l’aise dans un Yémen décomposé, où l’influence se tient par des points stratégiques.
Le problème, c’est que ces deux stratégies sont compatibles… jusqu’au jour où elles ne le sont plus. Mukalla ressemble à ce jour-là : un moment où Riyad semble dire, en substance, “le jeu d’influence a dépassé les limites”. Et Abou Dhabi répond : “nous ne sommes pas ce que vous accusez, mais nous ne resterons pas dans un théâtre où l’on nous vise”. Même si la vérité exacte de l’épisode (nature de la cargaison, circuits, responsabilités) n’est pas pleinement démontrée publiquement, la séquence révèle un fait politique plus important que la preuve matérielle : la confiance entre alliés s’est érodée, et le Yémen devient le lieu où cela s’exprime.
Au-dessus de ce duel feutré, il y a toujours le Nord et la question houthie. Les Houthis conservent le contrôle des zones les plus peuplées, dont Sanaa, et restent capables de perturber la région, notamment par leur positionnement sur les routes maritimes. La Mer Rouge, Bab el-Mandeb, les équilibres de navigation : tout cela fait du Yémen un dossier qui dépasse largement ses frontières. Là encore, Oman s’impose comme la charnière : médiateur discret, canal d’échanges, laboratoire de désescalade. Quand les tensions se multiplient , y compris entre alliés , Mascate redevient, presque mécaniquement, le bureau des sorties possibles.
Et le Qatar, dans ce tableau ? Doha n’apparaît pas comme l’architecte militaire du dossier, ni comme le parrain de terrain des forces qui avancent au Sud. Son rôle est plus “diplomatique” au sens strict : discours, appels au dialogue, soutien humanitaire, posture de médiation et de facilitation. Le Qatar sait aussi qu’au sein du Golfe, l’époque des fractures frontales coûte cher ; il préfère, depuis la normalisation avec ses voisins, se poser en acteur utile, audible, connecteur. Cela ne le rend pas neutre au sens philosophique, mais cela le rend prudent au sens politique : le Qatar veut être à la table, pas être le sujet de la table. Dans un moment où Riyad et Abou Dhabi laissent apparaître une fissure, cette prudence est une stratégie.
Reste une question : que risque-t-on, concrètement, si cette fracture s’élargit ? Le pire scénario n’est pas seulement une dispute diplomatique. Le pire scénario, c’est un Yémen qui se re-fragmente durablement en trois réalités : un Nord consolidé sous les Houthis, un Sud consolidé sous des séparatistes ou des forces autonomes, et un centre institutionnel de plus en plus faible, réduit à la reconnaissance internationale sans puissance réelle. Dans un tel contexte, la paix n’est plus un accord global. Elle devient une série de cessez-le-feu locaux, temporaires, négociés à chaque crise. Et l’économie politique du conflit — ports, routes, revenus, contrebande, taxes, logistique — devient la vraie constitution du pays.
L’autre risque est régional : si les alliés divergent, leurs partenaires locaux se sentent autorisés à pousser leurs avantages. Les groupes armés lisent les ambiguïtés. Les administrations parallèles se renforcent. La “solution politique” devient un slogan, pendant que le terrain construit une réalité irréversible. Et pendant ce temps-là, la population yéménite continue de payer la facture la plus lourde : celle d’un pays pris entre des projets rivaux, des coalitions qui se recomposent, et une souveraineté devenue un mot disputé.
Alors, que se passe-t-il au Golfe ? Une réponse simple serait : “rien de nouveau, des intérêts divergents.” Mais ce serait trop confortable. Ce qui se passe est plus précis : la grande coalition d’hier s’est transformée en mosaïque d’aujourd’hui. Les pays du Golfe partagent des menaces, mais pas toujours les mêmes priorités. Ils veulent la stabilité, mais pas forcément la même forme de stabilité. Ils parlent de paix, mais chacun pense aux leviers qui permettront d’écrire la paix à son avantage. Et le Yémen, tragiquement, reste l’endroit où ces différences prennent chair.
À la fin de 2025, la leçon est claire : le Yémen n’est plus seulement une guerre “yéménite” ni même une guerre “par procuration” classique. C’est un terrain où s’orchestre une redistribution d’influence à l’intérieur même du Golfe. Mukalla n’est peut-être qu’un épisode. Mais c’est un épisode qui dit beaucoup : l’unité affichée a cessé d’être un fait, elle est redevenue une mise en scène. Et quand la mise en scène craque, la géopolitique, elle, redevient brutale — surtout pour ceux qui n’ont ni drones, ni ports, ni négociateurs, mais seulement un pays à reconstruire.
Si Mukalla est le théâtre, le Sud yéménite est l’enjeu. Voilà des années que se dessine une réalité : la guerre n’a pas seulement détruit l’État, elle a fabriqué des zones d’autorité, des milices institutionnalisées, des administrations de fait. Dans ce puzzle, le Conseil de transition du Sud (STC), séparatiste, est devenu un acteur incontournable. Son projet — une autonomie poussée, voire l’indépendance d’un Sud “historique” — heurte frontalement l’idée d’un Yémen unifié. Or, le STC est aussi, depuis longtemps, étroitement associé à l’ombre portée des Émirats, qui l’ont soutenu politiquement et militairement à différentes phases du conflit. Quand le STC s’étend, quand il consolide, quand il contrôle davantage d’institutions ou d’axes, la question n’est plus seulement locale : elle devient régionale. Parce que le Sud n’est pas une périphérie. C’est une carte maritime, énergétique et géographique. Et au Yémen, la géographie est du pouvoir.
Pourquoi le Sud compte autant ? D’abord parce qu’il touche à des zones comme Hadramout et parfois Al Mahra, des territoires vastes, stratégiques, proches d’Oman, dotés de littoraux, de routes, de points d’entrée, et d’une profondeur qui permet d’installer une influence durable. Ensuite parce que les ports y sont des monnaies politiques : qui tient un port, tient une douane, un flux, un accès. Enfin parce que ces zones sont liées à l’économie réelle du Yémen : ressources, infrastructures, revenus potentiels. Dans un pays fragmenté, tout cela devient la matière première des négociations… ou des confrontations.
C’est ici que la divergence saoudo-émiratie prend une forme plus lisible. Riyad veut, avant tout, sortir d’une guerre coûteuse, sécuriser sa frontière, réduire le risque balistique et la menace transfrontalière. Le royaume a multiplié, ces dernières années, les signaux d’une stratégie de désescalade, avec des canaux de discussion qui passent souvent par Mascate. L’idée, côté saoudien, est de parvenir à une “sortie” qui permette de stabiliser à minima le front nord, de contenir le risque houthi, et de préserver un cadre étatique yéménite — même faible — jugé préférable à une fragmentation ingérable.
Abou Dhabi, lui, raisonne plus “réseau” que “grand État”. Les Émirats ont construit leur influence régionale via des partenariats locaux, des forces alliées, des positions côtières, des infrastructures portuaires, et une approche sécuritaire pragmatique. Dans cette logique, le STC n’est pas un accident : c’est un partenaire naturel, qui offre un ancrage au Sud, contre des adversaires idéologiques et politiques — notamment les islamistes politiques — et en faveur d’un contrôle “par zones”. Si Riyad rêve encore d’un Yémen reconstitué et négociable, Abou Dhabi semble plus à l’aise dans un Yémen décomposé, où l’influence se tient par des points stratégiques.
Le problème, c’est que ces deux stratégies sont compatibles… jusqu’au jour où elles ne le sont plus. Mukalla ressemble à ce jour-là : un moment où Riyad semble dire, en substance, “le jeu d’influence a dépassé les limites”. Et Abou Dhabi répond : “nous ne sommes pas ce que vous accusez, mais nous ne resterons pas dans un théâtre où l’on nous vise”. Même si la vérité exacte de l’épisode (nature de la cargaison, circuits, responsabilités) n’est pas pleinement démontrée publiquement, la séquence révèle un fait politique plus important que la preuve matérielle : la confiance entre alliés s’est érodée, et le Yémen devient le lieu où cela s’exprime.
Au-dessus de ce duel feutré, il y a toujours le Nord et la question houthie. Les Houthis conservent le contrôle des zones les plus peuplées, dont Sanaa, et restent capables de perturber la région, notamment par leur positionnement sur les routes maritimes. La Mer Rouge, Bab el-Mandeb, les équilibres de navigation : tout cela fait du Yémen un dossier qui dépasse largement ses frontières. Là encore, Oman s’impose comme la charnière : médiateur discret, canal d’échanges, laboratoire de désescalade. Quand les tensions se multiplient , y compris entre alliés , Mascate redevient, presque mécaniquement, le bureau des sorties possibles.
Et le Qatar, dans ce tableau ? Doha n’apparaît pas comme l’architecte militaire du dossier, ni comme le parrain de terrain des forces qui avancent au Sud. Son rôle est plus “diplomatique” au sens strict : discours, appels au dialogue, soutien humanitaire, posture de médiation et de facilitation. Le Qatar sait aussi qu’au sein du Golfe, l’époque des fractures frontales coûte cher ; il préfère, depuis la normalisation avec ses voisins, se poser en acteur utile, audible, connecteur. Cela ne le rend pas neutre au sens philosophique, mais cela le rend prudent au sens politique : le Qatar veut être à la table, pas être le sujet de la table. Dans un moment où Riyad et Abou Dhabi laissent apparaître une fissure, cette prudence est une stratégie.
Reste une question : que risque-t-on, concrètement, si cette fracture s’élargit ? Le pire scénario n’est pas seulement une dispute diplomatique. Le pire scénario, c’est un Yémen qui se re-fragmente durablement en trois réalités : un Nord consolidé sous les Houthis, un Sud consolidé sous des séparatistes ou des forces autonomes, et un centre institutionnel de plus en plus faible, réduit à la reconnaissance internationale sans puissance réelle. Dans un tel contexte, la paix n’est plus un accord global. Elle devient une série de cessez-le-feu locaux, temporaires, négociés à chaque crise. Et l’économie politique du conflit — ports, routes, revenus, contrebande, taxes, logistique — devient la vraie constitution du pays.
L’autre risque est régional : si les alliés divergent, leurs partenaires locaux se sentent autorisés à pousser leurs avantages. Les groupes armés lisent les ambiguïtés. Les administrations parallèles se renforcent. La “solution politique” devient un slogan, pendant que le terrain construit une réalité irréversible. Et pendant ce temps-là, la population yéménite continue de payer la facture la plus lourde : celle d’un pays pris entre des projets rivaux, des coalitions qui se recomposent, et une souveraineté devenue un mot disputé.
Alors, que se passe-t-il au Golfe ? Une réponse simple serait : “rien de nouveau, des intérêts divergents.” Mais ce serait trop confortable. Ce qui se passe est plus précis : la grande coalition d’hier s’est transformée en mosaïque d’aujourd’hui. Les pays du Golfe partagent des menaces, mais pas toujours les mêmes priorités. Ils veulent la stabilité, mais pas forcément la même forme de stabilité. Ils parlent de paix, mais chacun pense aux leviers qui permettront d’écrire la paix à son avantage. Et le Yémen, tragiquement, reste l’endroit où ces différences prennent chair.
À la fin de 2025, la leçon est claire : le Yémen n’est plus seulement une guerre “yéménite” ni même une guerre “par procuration” classique. C’est un terrain où s’orchestre une redistribution d’influence à l’intérieur même du Golfe. Mukalla n’est peut-être qu’un épisode. Mais c’est un épisode qui dit beaucoup : l’unité affichée a cessé d’être un fait, elle est redevenue une mise en scène. Et quand la mise en scène craque, la géopolitique, elle, redevient brutale — surtout pour ceux qui n’ont ni drones, ni ports, ni négociateurs, mais seulement un pays à reconstruire.












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