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Canaries 1977 : quand Alger faisait pression sur Madrid


Par Mohamed Oubihi, professeur d’histoire contemporaine à la faculté des lettres et sciences humaines de Rabat.



​Les Canaries, 1977 : quand le « droit des peuples » devient une arme diplomatique :

Il y a des archives qui ne racontent pas seulement le passé. Elles éclairent aussi les mécanismes permanents de la diplomatie : les principes affichés, les intérêts poursuivis et, entre les deux, cette zone grise où les causes les plus nobles peuvent être utilisées comme des leviers de puissance.

La note diplomatique australienne datée du 24 décembre 1977, consacrée aux relations entre l’Espagne et l’Algérie, nous replonge dans une période de fortes turbulences régionales. Deux ans après la Marche verte et les accords de Madrid, le dossier du Sahara marocain reste au cœur des crispations. Mais, à l’arrière-plan, un autre sujet s’invite dans la relation entre Madrid et Alger : les îles Canaries.

Selon ce document, l’Espagne reprochait à l’Algérie son soutien politique et médiatique au Mouvement pour l’autodétermination et l’indépendance de l’archipel canarien, le MPAIAC, animé par Antonio Cubillo. Ce soutien passait notamment par l’accueil de son dirigeant sur le sol algérien, par l’accès aux ondes radiophoniques et par des démarches visant à internationaliser le sujet au sein de l’Organisation de l’unité africaine.

Le droit des peuples ou l’art de la pression géopolitique ?

Le fait mérite d’être regardé avec rigueur. Non pour construire un procès rétrospectif, ni pour distribuer artificiellement les bons et les mauvais points de l’Histoire. Mais parce qu’il révèle une réalité souvent oubliée : dans les années 1970, les combats de libération, les discours sur l’autodétermination et les solidarités panafricaines ne vivaient pas hors-sol. Ils étaient aussi inscrits dans une bataille d’influences.

L’Algérie indépendante avait fait du soutien aux mouvements de libération l’un des marqueurs de son identité diplomatique. Héritière d’une guerre d’indépendance longue et traumatique, elle portait une parole anticoloniale qui trouvait un écho réel dans le tiers-monde et sur le continent africain. Cette dimension ne peut être niée. Elle explique une part importante de son rayonnement de l’époque.

Mais une diplomatie ne se résume jamais à ses principes. Elle se définit aussi par ses priorités, ses alliances, ses rivalités et ses calculs. En soutenant la cause canarienne, Alger ne défendait pas seulement un idéal abstrait de décolonisation. Elle adressait aussi un message à Madrid, dans un contexte où l’Espagne venait de se retirer du Sahara sans adopter la lecture algérienne du conflit.

C’est là que l’archive devient particulièrement intéressante. Elle montre que l’Espagne percevait le dossier canarien non comme une simple agitation marginale, mais comme une pression politique directe. Le gouvernement espagnol protesta, rappela son ambassadeur pour consultation et s’inquiéta de voir la question devenir un sujet africain. Pourtant, Madrid choisit de ne pas pousser l’affrontement jusqu’à la rupture.

Pourquoi cette retenue ? Parce que l’Espagne sortait à peine du franquisme et devait gérer une transition politique délicate. Parce qu’elle ne voulait pas apparaître comme une ancienne puissance coloniale crispée sur ses positions. Mais aussi parce que le Sahara marocain imposait une prudence stratégique : toute escalade avec Alger pouvait fragiliser davantage une zone déjà sous tension.

Cette séquence historique rappelle une leçon essentielle : l’autodétermination n’est jamais un slogan neutre. Elle peut être un principe de droit, une revendication politique sincère, une aspiration populaire légitime. Mais elle peut aussi devenir une monnaie diplomatique, utilisée à géométrie variable selon les intérêts du moment.

Sahara, Canaries, influence : les dessous d’une guerre diplomatique

C’est précisément ce que révèle le miroir canarien. Lorsqu’un État soutient une cause séparatiste à l’extérieur de ses frontières, il affirme parfois défendre un principe universel. Mais il prend aussi le risque de transformer ce principe en outil sélectif. Et dès lors, la cohérence devient un problème. Pourquoi soutenir ici ce qui est ignoré ailleurs ? Pourquoi brandir le droit des peuples quand il sert une stratégie et le relativiser lorsqu’il dérange ses propres alliances ?

L’Histoire des Canaries en 1977 n’est donc pas une note de bas de page. Elle montre combien la région a été traversée par des jeux de pression où les territoires, les identités et les mouvements politiques devenaient des pièces sur un échiquier plus vaste.

Pour le Maroc, cette archive rappelle aussi que le dossier du Sahara n’a jamais été une question isolée. Il s’inscrivait dans un ensemble de rapports de force méditerranéens, africains et arabes. Les accords de Madrid, la fin de la présence coloniale espagnole, les ambitions régionales d’Alger, la prudence de Madrid : tout cela formait une même équation.

Au fond, l’intérêt de cette archive n’est pas de ranimer des querelles stériles. Il est de comprendre comment se construisent les récits diplomatiques. Et de se souvenir qu’entre les grands mots et les intérêts concrets, les États choisissent souvent moins la pureté des principes que l’efficacité de leurs stratégies.


 
L’archive, elle, ne juge pas. Elle oblige simplement à regarder.

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