FIFA : Infantino a voulu vendre 20 % du business du Mondial… et découvert que le football n’était pas à lui
Gianni Infantino avait imaginé FIFA Forward Enterprise, une nouvelle structure destinée à concentrer une grande partie des activités commerciales de la FIFA — diffusion, sponsoring, billetterie, licences et exploitation de ses compétitions — tout en ouvrant jusqu’à 20 % de son capital à des investisseurs privés. La nouvelle entité aurait été valorisée autour de 20 milliards de dollars et l’opération devait permettre de lever jusqu’à 4,2 milliards.
Sur le papier, la FIFA pouvait défendre une idée simple : professionnaliser davantage son activité commerciale pour redistribuer davantage d’argent au football mondial.
Politiquement, elle a déclenché une bombe.
Parce que derrière la question financière s’en cache une autre, beaucoup plus profonde : à qui appartient réellement la Coupe du monde ?
Le vrai problème n’était pas l’argent, mais la méthode
Il serait trop facile de présenter l’affaire comme une bataille entre les défenseurs romantiques du football et les méchants financiers.
Le football professionnel est déjà profondément financiarisé.
Les clubs appartiennent à des fonds, des milliardaires ou des États. Les droits de diffusion se négocient pour des milliards. Les stades portent des noms commerciaux. Les supporters achètent des maillots à plus de cent euros. Les compétitions changent de format pour augmenter le nombre de matchs.
La FIFA n’a donc pas inventé la marchandisation du football. Ce qui choque davantage est la manière dont l’opération semble avoir été conduite.
Les informations publiées ces derniers jours montrent qu’une partie importante des dirigeants et fédérations n’avait pas été véritablement associée à la construction du projet. La contestation a pris une telle ampleur que l’UEFA, les fédérations européennes, la Concacaf et la confédération asiatique se sont opposées au dispositif. L’UEFA a même envisagé un boycott des compétitions FIFA avant l’abandon du projet.
La FIFA a finalement reculé.
Mais lorsque l’on retire une proposition sans faire disparaître les raisons qui l’avaient rendue possible, la crise ne disparaît pas.
Elle change simplement de nature.
Le Mondial est devenu trop rentable pour rester seulement un tournoi
Voilà peut-être le cœur du problème.
La Coupe du monde 2026 vient de montrer l’extraordinaire puissance économique de la marque FIFA. Les revenus du tournoi auraient dépassé 15 milliards de dollars selon les données rapportées durant la controverse.
Face à de telles sommes, le football devient presque victime de sa propre réussite.
Un investisseur regarde le Mondial et ne voit pas seulement Mbappé, Vinícius ou Hakimi.
Il voit un actif mondial rare. Une audience pratiquement universelle. Une marque impossible à reproduire. Des centaines de millions de consommateurs émotionnellement captifs.
Et surtout, une compétition dont la valeur peut encore être augmentée.
Davantage d’équipes.
Davantage de matchs.
Davantage de marchés.
Davantage de contenus.
Davantage de sponsoring.
C’est précisément ici que l’entrée d’investisseurs privés pose une question légitime.
Un investisseur ne met pas plusieurs milliards dans une société pour contempler la beauté du football.
Il attend un rendement. Et lorsqu’il exige un rendement, la pression économique finit toujours par remonter jusqu’au produit.
Le nombre de matchs.
Le calendrier.
Le prix des billets.
La localisation des compétitions.
Les formats.
Peut-être même leur fréquence.
La FIFA affirmait que les investisseurs n’auraient détenu qu’une participation minoritaire et non contrôlante. Cela constitue une nuance importante. Mais posséder 20 % d’un actif valorisé 20 milliards de dollars confère nécessairement des intérêts économiques qu’aucune rédaction juridique ne peut rendre invisibles.
Infantino recule, mais la question reste : à qui appartient vraiment la Coupe du monde ?
Depuis son arrivée à la tête de la FIFA en 2016, Gianni Infantino a construit une architecture politique redoutablement efficace.
Elle repose notamment sur la redistribution.
La FIFA augmente ses revenus et redistribue davantage d’argent aux 211 fédérations nationales. Pour une grande fédération européenne, quelques millions supplémentaires représentent une somme intéressante.
Pour une petite fédération africaine, océanienne ou caribéenne, cela peut transformer totalement son budget.
C’est aussi pourquoi réduire cette crise à « Infantino contre l’Europe » serait simpliste.
La FIFA fonctionne selon une règle démocratique très particulière : la France dispose d’une voix, mais les Seychelles aussi. Le Brésil dispose d’une voix, comme le Lesotho.
Cette égalité constitue à la fois la force et la faiblesse politique de l’organisation.
Elle permet au football mondial de ne pas être gouverné uniquement par les pays les plus riches.
Mais elle donne également au président de la FIFA un immense levier grâce aux programmes de redistribution.
Le projet FFE prévoyait justement d’augmenter fortement les ressources distribuées aux fédérations. C’est pourquoi Infantino conserve encore des soutiens importants, notamment en Afrique et dans plusieurs autres régions du monde, malgré l’ampleur de la crise.
Il faut cependant corriger une exagération : l’Europe ne va pas demain quitter le Mondial
Les menaces ont existé.
L’UEFA et ses 55 fédérations ont évoqué des mesures extrêmement fortes, y compris un boycott des événements FIFA. Des procédures judiciaires sont également envisagées après l’abandon de FIFA Forward Enterprise.
Mais annoncer aujourd’hui une sécession européenne ou la disparition prochaine de la FIFA serait aller beaucoup trop loin.
L’Europe a autant besoin du Mondial que la FIFA a besoin de l’Europe.
Imagine-t-on sérieusement une Coupe du monde sans France, Espagne, Allemagne, Angleterre, Italie ou Portugal ?
Commercialement, ce serait catastrophique.
Mais imaginons également une compétition européenne prétendant remplacer seule le Mondial.
Il lui manquerait le Brésil, l’Argentine, le Maroc, le Sénégal, le Japon, la Corée, le Mexique et des dizaines d’autres nations.
Le principe même de la Coupe du monde disparaîtrait.
Les protagonistes sont donc condamnés à négocier.
Et le Maroc dans tout cela ?
Le Maroc se trouve dans une position particulièrement intéressante.
Il accueillera avec l’Espagne et le Portugal l’essentiel de la Coupe du monde 2030, avec les matchs centenaires prévus en Amérique du Sud. Il est également devenu un centre important de la diplomatie footballistique internationale et Rabat doit accueillir le prochain congrès électif de la FIFA en 2027.
Le Royaume n’a aucun intérêt à entrer dans une guerre de clans.
Son intérêt est exactement inverse : une FIFA forte, mais crédible ; commerciale, mais transparente ; capable de financer le développement du football sans transformer le Mondial en produit financier incontrôlable.
Car le Maroc investit énormément dans 2030 : stades, transports, aéroports, hôtellerie, infrastructures urbaines et formation.
Il a donc besoin d’une gouvernance mondiale stable.
Mais il possède aussi une occasion rare de défendre une conception équilibrée du football : une industrie mondiale certes, mais une industrie dont la matière première reste une passion populaire.
Le véritable débat dépasse Infantino
Gianni Infantino peut survivre politiquement à cette crise.
Ou pas.
Un autre président pourra lui succéder.
Mais réduire l’affaire à la personnalité du président serait manquer la question essentielle.
Que doit être la FIFA au XXIe siècle ?
Un régulateur ?
Un organisateur de compétitions ?
Une gigantesque entreprise commerciale ?
Une banque du développement footballistique ?
Elle est aujourd’hui un peu tout cela en même temps.
Et c’est précisément ce mélange qui produit les conflits d’intérêts.
Le débat utile serait peut-être d’envisager une séparation plus nette entre la mission réglementaire de la FIFA et l’exploitation commerciale de ses compétitions, avec des mécanismes indépendants de contrôle et de transparence.
Car le problème n’est pas que le football gagne beaucoup d’argent.
Heureusement qu’il en gagne.
Cet argent peut construire des terrains, financer le football féminin, former des entraîneurs et développer le sport dans des pays où les ressources sont rares.
Le problème commence lorsque personne ne sait clairement qui décide de la manière dont cet argent doit être gagné, qui peut investir, qui exerce une influence et jusqu’où la logique commerciale peut modifier la compétition elle-même.
La FIFA vient donc peut-être de rendre au football un immense service involontaire.
En essayant de valoriser davantage son patrimoine, elle nous oblige à poser la question que l’argent avait progressivement fait oublier :
la Coupe du monde vaut des milliards, certes. Mais est-elle pour autant à vendre ?












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