Une évaluation qui tombe au bon moment pour l’école marocaine
Il faut d’abord dire les choses proprement. Cette initiative de l’ONDH n’est pas un détail administratif. Elle intervient au moment où le ministère pousse très loin le curseur de la généralisation: selon les annonces officielles de fin février, le primaire en mode “écoles pionnières” doit atteindre 80% dès la prochaine rentrée, pendant que le collège pionnier passerait de 30% à 50%. Autrement dit, on n’est plus dans l’expérimentation prudente. On entre dans la phase où une réforme commence à engager tout le système, ses budgets, ses enseignants, ses familles, et à terme la crédibilité même de l’école publique.
Ce basculement rend l’évaluation non seulement utile, mais urgente. L’an dernier déjà, l’ONDH avait lancé une enquête de terrain sur 2.000 écoles pionnières avec une logique claire: observer la dynamique scolaire, repérer les écarts entre les standards affichés et la réalité des pratiques, puis corriger. En 2026, l’échelle change complètement. On passe à 4.862 établissements. Cela dit quelque chose de très simple: l’État marocain sait que la réforme ne peut plus avancer à l’aveugle.
Le vrai intérêt de cette nouvelle opération, c’est qu’elle s’inscrit après une première évaluation externe sérieuse, menée sur la phase expérimentale de 626 écoles primaires et publiée par l’Instance nationale d’évaluation du Conseil supérieur de l’éducation en juin 2025. Ce rapport n’a pas démoli le projet. Il ne l’a pas sanctifié non plus.
Il avait conclu à un niveau global de conformité jugé satisfaisant, avec un score moyen de 79 sur 100. C’est honorable. Ce n’est pas un blanc-seing. D’autant que l’écart entre l’établissement le plus performant et le moins performant atteignait 42 points. À ce niveau-là, on ne parle plus d’une petite différence de rythme. On parle d’un problème d’homogénéité nationale.
Le rapport disait autre chose, plus dérangeante encore pour quiconque connaît l’école publique marocaine de l’intérieur. Là où la réforme prétend moderniser l’apprentissage, certaines bases matérielles restent fragiles. La propreté des installations sanitaires n’obtenait qu’un score de 59 points, avec des niveaux particulièrement faibles à Souss-Massa et Tanger-Tétouan-Al Hoceima.
Voilà le nœud marocain, en réalité. On peut changer les méthodes, introduire l’enseignement explicite, acheter du matériel, former des équipes. Mais si l’enfant entre dans une école où l’environnement physique reste dégradé, la promesse pédagogique se fissure très vite. L’école ne se réforme pas seulement par le haut. Elle se réforme aussi par les murs, par la cour, par les toilettes, par l’air quotidien du lieu.
Même constat côté accompagnement. Le document du CSEFRS montre que l’encadrement pédagogique par les inspecteurs restait faible, avec un score moyen de 60 points, et surtout un écart rude entre urbain et rural.
Pour les visites hebdomadaires de l’inspecteur, le score descendait à 47 points en milieu rural, contre 82 en milieu urbain. Là encore, le problème n’est pas théorique. Si la réforme dépend d’enseignants volontaires, de nouvelles pratiques et d’un suivi rapproché, alors le déficit d’accompagnement en milieu rural peut casser la chaîne entière. Il ne suffit pas d’annoncer une même réforme pour tous si les conditions de son exécution restent, elles, profondément inégales.
Le point aveugle reste le niveau réel des élèves
C’est ici que le débat devient plus sensible. Car la réforme des établissements pionniers a été vendue, et à juste titre, comme une réforme des apprentissages fondamentaux. Pas une réforme d’affichage. Pas une réforme de circulaires. Une réforme censée faire remonter le niveau en arabe, en français, en mathématiques, puis au collège en élargissant le socle.
Les évaluations précédentes montrent bien des progrès chez une partie importante des élèves, notamment dans les petites classes et surtout pendant la phase de remédiation inspirée de l’approche TaRL. Mais elles montrent aussi qu’entre 26% et 55% des élèves, selon les niveaux et les matières, n’ont pas réussi à améliorer leur niveau. Et la progression la plus nette a été enregistrée dans la première phase de soutien, quand la période d’enseignement explicite a davantage marqué une stabilité qu’une accélération.
C’est probablement là que la future évaluation de l’ONDH sera la plus attendue. Parce qu’au Maroc, on a trop souvent confondu réforme et mouvement. Dès qu’un dispositif bouge, qu’il produit une nouvelle terminologie, de nouvelles formations, de nouveaux référentiels, on se met à parler de rupture. Or une réforme scolaire ne mérite ce nom que lorsqu’un élève lit mieux, raisonne mieux, écrit mieux, comprend mieux. Le reste compte, bien sûr. L’organisation, le climat, le leadership du chef d’établissement, les outils. Mais à la fin, le pays juge son école sur une réalité plus nue: les enfants apprennent-ils davantage, et durablement?
Cette question explique aussi la nervosité qui entoure le programme depuis plusieurs mois. Des critiques ont émergé autour du matériel numérique, des retards dans la distribution des manuels, d’un contenu jugé par certains trop simplifié, voire d’une démarche trop verticale et insuffisamment discutée avec les acteurs éducatifs.
D’autres voix, du côté syndical notamment, ont demandé une évaluation plus objective, précisément parce que la généralisation avance vite. On peut juger ces critiques excessives par moments. On aurait tort de les balayer d’un revers de main. Une réforme éducative sérieuse n’a rien à craindre d’un audit solide. Ce qu’elle doit craindre, c’est l’auto-satisfaction.
Le vrai test commence maintenant
Oui, il faut le dire franchement : 15,8 millions de dirhams pour mesurer la conformité à une labellisation peut donner l’impression d’un pays qui évalue beaucoup, pendant que des urgences triviales restent entières dans des milliers d’écoles. Le mot “label” lui-même peut agacer. Il sent parfois plus la gouvernance de projet que la craie, la fatigue des maîtres, les cartables lourds et les classes difficiles. Le risque existe donc : fabriquer un système où l’on coche des critères avant de résoudre les failles les plus concrètes.
Mais, il faut reconnaître quelque chose de rare dans l’histoire des réformes éducatives marocaines : celle-ci accepte de se laisser mesurer. Et cela change tout. Pendant longtemps, l’école publique a empilé les slogans, les plans, les feuilles de route, sans installer une culture de preuve suffisamment robuste. Cette fois, l’État semble vouloir comparer le prescrit et le réel. C’est sain. Mieux : c’est la seule manière d’éviter que la généralisation des établissements pionniers ne se transforme en généralisation des écarts.
Cette évaluation de 2026 arrive comme une obligation de vérité. Si elle confirme des progrès réels, il faudra les assumer, les consolider, les étendre. Si elle révèle des zones de faiblesse, surtout dans le rural, dans l’accompagnement pédagogique, dans les équipements de base ou dans les acquis des élèves, il faudra corriger vite et sans orgueil. Une réforme scolaire n’est pas discréditée parce qu’elle a des défauts. Elle l’est lorsqu’elle refuse de les regarder.
Ce basculement rend l’évaluation non seulement utile, mais urgente. L’an dernier déjà, l’ONDH avait lancé une enquête de terrain sur 2.000 écoles pionnières avec une logique claire: observer la dynamique scolaire, repérer les écarts entre les standards affichés et la réalité des pratiques, puis corriger. En 2026, l’échelle change complètement. On passe à 4.862 établissements. Cela dit quelque chose de très simple: l’État marocain sait que la réforme ne peut plus avancer à l’aveugle.
Le vrai intérêt de cette nouvelle opération, c’est qu’elle s’inscrit après une première évaluation externe sérieuse, menée sur la phase expérimentale de 626 écoles primaires et publiée par l’Instance nationale d’évaluation du Conseil supérieur de l’éducation en juin 2025. Ce rapport n’a pas démoli le projet. Il ne l’a pas sanctifié non plus.
Il avait conclu à un niveau global de conformité jugé satisfaisant, avec un score moyen de 79 sur 100. C’est honorable. Ce n’est pas un blanc-seing. D’autant que l’écart entre l’établissement le plus performant et le moins performant atteignait 42 points. À ce niveau-là, on ne parle plus d’une petite différence de rythme. On parle d’un problème d’homogénéité nationale.
Le rapport disait autre chose, plus dérangeante encore pour quiconque connaît l’école publique marocaine de l’intérieur. Là où la réforme prétend moderniser l’apprentissage, certaines bases matérielles restent fragiles. La propreté des installations sanitaires n’obtenait qu’un score de 59 points, avec des niveaux particulièrement faibles à Souss-Massa et Tanger-Tétouan-Al Hoceima.
Voilà le nœud marocain, en réalité. On peut changer les méthodes, introduire l’enseignement explicite, acheter du matériel, former des équipes. Mais si l’enfant entre dans une école où l’environnement physique reste dégradé, la promesse pédagogique se fissure très vite. L’école ne se réforme pas seulement par le haut. Elle se réforme aussi par les murs, par la cour, par les toilettes, par l’air quotidien du lieu.
Même constat côté accompagnement. Le document du CSEFRS montre que l’encadrement pédagogique par les inspecteurs restait faible, avec un score moyen de 60 points, et surtout un écart rude entre urbain et rural.
Pour les visites hebdomadaires de l’inspecteur, le score descendait à 47 points en milieu rural, contre 82 en milieu urbain. Là encore, le problème n’est pas théorique. Si la réforme dépend d’enseignants volontaires, de nouvelles pratiques et d’un suivi rapproché, alors le déficit d’accompagnement en milieu rural peut casser la chaîne entière. Il ne suffit pas d’annoncer une même réforme pour tous si les conditions de son exécution restent, elles, profondément inégales.
Le point aveugle reste le niveau réel des élèves
C’est ici que le débat devient plus sensible. Car la réforme des établissements pionniers a été vendue, et à juste titre, comme une réforme des apprentissages fondamentaux. Pas une réforme d’affichage. Pas une réforme de circulaires. Une réforme censée faire remonter le niveau en arabe, en français, en mathématiques, puis au collège en élargissant le socle.
Les évaluations précédentes montrent bien des progrès chez une partie importante des élèves, notamment dans les petites classes et surtout pendant la phase de remédiation inspirée de l’approche TaRL. Mais elles montrent aussi qu’entre 26% et 55% des élèves, selon les niveaux et les matières, n’ont pas réussi à améliorer leur niveau. Et la progression la plus nette a été enregistrée dans la première phase de soutien, quand la période d’enseignement explicite a davantage marqué une stabilité qu’une accélération.
C’est probablement là que la future évaluation de l’ONDH sera la plus attendue. Parce qu’au Maroc, on a trop souvent confondu réforme et mouvement. Dès qu’un dispositif bouge, qu’il produit une nouvelle terminologie, de nouvelles formations, de nouveaux référentiels, on se met à parler de rupture. Or une réforme scolaire ne mérite ce nom que lorsqu’un élève lit mieux, raisonne mieux, écrit mieux, comprend mieux. Le reste compte, bien sûr. L’organisation, le climat, le leadership du chef d’établissement, les outils. Mais à la fin, le pays juge son école sur une réalité plus nue: les enfants apprennent-ils davantage, et durablement?
Cette question explique aussi la nervosité qui entoure le programme depuis plusieurs mois. Des critiques ont émergé autour du matériel numérique, des retards dans la distribution des manuels, d’un contenu jugé par certains trop simplifié, voire d’une démarche trop verticale et insuffisamment discutée avec les acteurs éducatifs.
D’autres voix, du côté syndical notamment, ont demandé une évaluation plus objective, précisément parce que la généralisation avance vite. On peut juger ces critiques excessives par moments. On aurait tort de les balayer d’un revers de main. Une réforme éducative sérieuse n’a rien à craindre d’un audit solide. Ce qu’elle doit craindre, c’est l’auto-satisfaction.
Le vrai test commence maintenant
Oui, il faut le dire franchement : 15,8 millions de dirhams pour mesurer la conformité à une labellisation peut donner l’impression d’un pays qui évalue beaucoup, pendant que des urgences triviales restent entières dans des milliers d’écoles. Le mot “label” lui-même peut agacer. Il sent parfois plus la gouvernance de projet que la craie, la fatigue des maîtres, les cartables lourds et les classes difficiles. Le risque existe donc : fabriquer un système où l’on coche des critères avant de résoudre les failles les plus concrètes.
Mais, il faut reconnaître quelque chose de rare dans l’histoire des réformes éducatives marocaines : celle-ci accepte de se laisser mesurer. Et cela change tout. Pendant longtemps, l’école publique a empilé les slogans, les plans, les feuilles de route, sans installer une culture de preuve suffisamment robuste. Cette fois, l’État semble vouloir comparer le prescrit et le réel. C’est sain. Mieux : c’est la seule manière d’éviter que la généralisation des établissements pionniers ne se transforme en généralisation des écarts.
Cette évaluation de 2026 arrive comme une obligation de vérité. Si elle confirme des progrès réels, il faudra les assumer, les consolider, les étendre. Si elle révèle des zones de faiblesse, surtout dans le rural, dans l’accompagnement pédagogique, dans les équipements de base ou dans les acquis des élèves, il faudra corriger vite et sans orgueil. Une réforme scolaire n’est pas discréditée parce qu’elle a des défauts. Elle l’est lorsqu’elle refuse de les regarder.
Au fond, le sujet n’est plus de savoir si les établissements pionniers sont une bonne idée. Sur le papier, ils le sont.
Le sujet est désormais plus marocain, plus concret, plus exigeant aussi : l’école publique peut-elle enfin sortir de la réforme racontée pour entrer dans la réforme prouvée? L’ONDH ouvre une fenêtre utile. Pour une fois, on ne demande pas aux familles, aux enseignants et au pays d’y croire sur parole. On promet de mesurer. Très bien.
Maintenant, il faudra publier, comparer, expliquer, et corriger. Sans cela, le label restera un mot. Avec cela, il peut peut-être devenir autre chose : un début de confiance retrouvée.
Maintenant, il faudra publier, comparer, expliquer, et corriger. Sans cela, le label restera un mot. Avec cela, il peut peut-être devenir autre chose : un début de confiance retrouvée.












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