Mojtaba Khamenei, disparition des chefs et brouillard stratégique
Le premier constat, brut, presque dérangeant, c’est que le doute a pris une place centrale dans la conduite même de la guerre. Mojtaba Khamenei, devenu nouveau guide suprême après la mort d’Ali Khamenei le 28 février selon plusieurs sources internationales, n’a pas reparu publiquement de manière convaincante depuis son accession. Reuters a rapporté, en citant le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth, que le nouveau dirigeant iranien serait blessé et “probablement défiguré”, tandis que l’Iran reconnaît une blessure mais rejette les extrapolations sur son incapacité à gouverner. Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araqchi a même assuré qu’“il n’y a aucun problème” avec le guide suprême. Autrement dit : Washington affirme, Téhéran dément, et le monde regarde sans preuve décisive.
C’est là que le sujet devient diplomatiquement explosif. Car dans une guerre classique, l’incertitude sur l’état réel du chef est déjà grave. Dans une guerre saturée de propagande, elle devient presque une arme. Plusieurs médias ont relayé des rumeurs selon lesquelles Mojtaba Khamenei aurait été évacué vers la Russie pour une opération urgente. Mais ces affirmations remontent surtout à des chaînes de reprise médiatique fragiles, souvent basées sur Al-Jarida, le Daily Mail ou des tabloïds britanniques, sans confirmation indépendante solide à cette heure. Il faut le dire franchement : ce dossier, pour l’instant, repose davantage sur des fuites, des citations indirectes et du récit de guerre que sur des éléments vérifiés de manière robuste.
Pour un lecteur marocain, le réflexe sain n’est ni de tout croire ni de tout balayer d’un revers de main. Il est de distinguer le probable, le possible et le démontré. Ce qui semble établi, c’est que Mojtaba Khamenei a bien été blessé lors de la frappe qui a tué son père, ce qu’a confirmé l’ambassadeur iranien à Chypre selon The Guardian. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est la gravité exacte de ses blessures, encore moins un transfert secret à Moscou ou un coma durable. Entre les deux, il y a le vide. Et en temps de guerre, le vide est toujours occupé. Par les rumeurs, par la peur, par les intérêts.
Netanyahu, IA, six doigts : comment une rumeur de guerre devient preuve pour les réseaux
Or sur ce point, les vérifications disponibles convergent. Reuters a rapporté que Netanyahu a publié le 15 mars une vidéo tournée dans un café près de Jérusalem pour répondre aux rumeurs. L’agence dit avoir vérifié le lieu et la date à partir d’images d’archives et de contenus publiés par l’établissement le même jour. Newsweek a examiné la vidéo à l’origine de la rumeur et conclut que la séquence source montre bien cinq doigts, les clips viraux étant simplement plus flous et plus propices aux illusions visuelles. PolitiFact arrive à la même conclusion : l’image virale ne prouve ni une mort, ni une réapparition fabriquée par IA.
Là encore, la leçon dépasse Netanyahu lui-même. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la fausseté de la rumeur. C’est sa puissance. En 2026, une capture bancale, un arrêt sur image, une main mal lue, et le soupçon se transforme en récit global. Les internautes ne demandent plus d’abord une source, un document, un recoupement. Ils scrutent les mains, les ombres, les dents, les reflets. Le réflexe n’est pas complètement irrationnel : les outils génératifs ont longtemps eu du mal avec les doigts. Mais le problème, c’est qu’on a transformé un indice technique possible en religion civile du soupçon. Une paume déformée par la compression devient une preuve de deepfake. Et le deepfake devient à son tour la preuve d’un assassinat. Le raisonnement tient debout comme un meuble monté sans vis.
Guerre, désinformation, IA : ce que le Maroc doit regarder avec scepticisme
Il serait donc trop confortable de dire : “Ce ne sont que des folies de réseaux sociaux.” Non. Les appareils d’État ont leur part de responsabilité. Quand la parole officielle se raréfie, se rigidifie ou se scénarise à l’excès, elle perd en crédibilité. Et dans ce vide, la technologie ne joue pas le rôle d’arbitre ; elle accélère juste la contagion. Une vidéo peut être authentique et ne convaincre personne. Une image douteuse peut être fausse et gagner la bataille émotionnelle en quelques minutes.
Mais il y a aussi une autre lecture, et elle est essentielle si l’on veut rester sérieux. Toutes les rumeurs ne se valent pas. Toutes les hypothèses n’ont pas le même poids. Dans le cas Netanyahu, les vérifications indépendantes penchent clairement contre la thèse de la mort, de la disparition ou de la réapparition IA. Dans le cas Mojtaba Khamenei, il existe bien une blessure reconnue et une absence publique prolongée, mais pas, à ce jour, de démonstration solide d’un décès, d’un coma irréversible ou d’une évacuation chirurgicale en Russie. Il faut donc résister à la tentation du collage narratif. Parce qu’une guerre produit du secret, certains concluent automatiquement à la conspiration totale. C’est intellectuellement séduisant. Ce n’est pas du journalisme.
Pour nous observateurs marocains, la bonne posture est peut-être celle d’une diplomatie lucide : regarder les faits, refuser l’hystérie, comprendre que la bataille du récit devient presque aussi stratégique que le contrôle du terrain. Dans notre espace médiatique, où les réseaux importent à grande vitesse les colères, les fantasmes et les intox du monde entier, la vigilance n’est plus un luxe. Elle devient une hygiène civique. Cela vaut pour les grandes puissances. Cela vaut aussi pour nous.
La vraie question, au fond, n’est pas de savoir si un doigt était en trop sur une vidéo ou si un chef blessé se cache derrière un communiqué. La vraie question est plus dérangeante : sommes-nous entrés dans une époque où l’on croit plus facilement à une image douteuse qu’à une enquête solide ? Si la réponse est oui, alors la disparition la plus préoccupante n’est peut-être pas celle des chefs. C’est celle du réflexe critique. Et dans une région déjà inflammable, ce serait une très mauvaise nouvelle.












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