Par Adnane Benchakroun
Pendant une campagne électorale, les partis observent le pays, calculent, arbitrent, promettent. Puis viennent les élections. Une majorité se constitue. Un gouvernement présente son programme au Parlement.
Et, théoriquement, la machine est lancée pour plusieurs années.
Au Maroc, cette mécanique possède évidemment un fondement constitutionnel : l’article 88 prévoit que le Chef du gouvernement expose devant les deux Chambres le programme qu’il compte appliquer, avant que la Chambre des représentants ne lui accorde sa confiance.
Rien d’anormal jusque-là.
Sauf que le monde dans lequel ce programme devra être appliqué peut devenir, quelques mois plus tard, très différent de celui dans lequel il a été écrit.
Prix de l’énergie, sécheresse, guerre commerciale, intelligence artificielle, inflation, rupture logistique, crise sanitaire, tensions géopolitiques : une seule variable extérieure peut bouleverser en quelques semaines des hypothèses économiques construites pour cinq ans.
Et pourtant nous continuons souvent à traiter le programme gouvernemental comme une sorte de contrat gravé dans le marbre.
C’est peut-être cette conception qu’il faudra un jour revoir.
Gouverner n’est plus appliquer Excel jusqu’à la dernière cellule
Prenons un gouvernement élu en 2026.
Il construit ses objectifs de croissance avec certaines hypothèses sur le pétrole. Il prévoit sa politique agricole en fonction de scénarios hydriques. Il anticipe plusieurs centaines de milliers d’emplois dans certains secteurs. Il construit sa politique industrielle autour des chaînes de valeur connues au moment des élections.
Puis arrive 2028.
Le pétrole double éventuellement de prix. Une technologie d’intelligence artificielle automatise brutalement certains métiers. Une succession de sécheresses bouleverse les besoins agricoles. Une tension internationale ferme une route commerciale.
Que faudrait-il demander au gouvernement ?
D’appliquer obstinément le programme écrit deux ans auparavant ? Ou de changer ?
La réponse intuitive est évidente : il doit s’adapter.
Mais notre culture politique produit alors une accusation immédiate : « Vous n’avez pas respecté vos engagements. »
Nous confondons parfois fidélité au mandat et immobilité.
Or un gouvernement qui refuse de modifier une politique devenue inadaptée uniquement pour pouvoir annoncer cinq ans plus tard qu’il a « tenu ses promesses » peut être fidèle à son programme et infidèle à la réalité.
C’est là qu’apparaît l’idée du mandat adaptatif.
Garder la destination, accepter de modifier l’itinéraire
Le mandat adaptatif ne signifierait pas que le programme électoral devient inutile.
Au contraire.
Les citoyens continueraient de choisir une orientation : fiscalité, protection sociale, éducation, investissement, industrie, environnement, rôle de l’État.
La destination demeure politique. Mais l’itinéraire doit pouvoir évoluer. C’est exactement ce qui distingue une boussole d’un itinéraire imprimé.
La première vous indique où aller. Le second devient inutile dès qu’un pont est fermé.
Le gouvernement devrait donc conserver les objectifs fondamentaux ayant justifié sa majorité, tout en pouvant modifier les instruments permettant de les atteindre.
Mais cette liberté d’adaptation devrait avoir une contrepartie démocratique majeure : l’obligation de justification.
Car le danger inverse existe. Un gouvernement pourrait toujours prétendre que « le contexte a changé » pour abandonner n’importe quelle promesse.
Le mandat adaptatif ne peut donc pas devenir le mandat élastique.
Le Parlement comme rendez-vous annuel avec la réalité
Pourquoi ne pas imaginer alors un véritable rendez-vous annuel de révision de la trajectoire gouvernementale ?
Le Maroc dispose déjà de briques constitutionnelles allant dans cette direction.
L’article 101 prévoit notamment un bilan d’étape de l’action gouvernementale et une séance annuelle consacrée à la discussion et à l’évaluation des politiques publiques. L’article 103 permet par ailleurs au Chef du gouvernement d’engager sa responsabilité devant la Chambre des représentants sur une déclaration de politique générale ; un refus de confiance à la majorité absolue entraîne la démission collective du gouvernement.
Il ne serait donc pas absurde d’imaginer demain une pratique politique beaucoup plus structurée autour d’un programme gouvernemental glissant.
Chaque année, le gouvernement reviendrait devant le Parlement.
Pas pour réciter son bilan.
Pour expliquer ses écarts.
Voilà ce que nous avions prévu.
Voilà ce qui s’est réellement produit.
Voilà les hypothèses devenues fausses.
Voilà ce que nous maintenons.
Voilà ce que nous accélérons.
Voilà ce que nous abandonnons.
Et surtout : voilà pourquoi.
Ce serait probablement beaucoup plus instructif que certaines longues listes de réalisations administratives dont personne ne sait toujours quel rapport elles entretiennent avec le programme initial.
Faut-il aller jusqu’à une confiance glissante ?
C’est ici que la proposition devient plus délicate.
Faut-il demander chaque année un nouveau vote de confiance ? Pas nécessairement.
Un vote automatique annuel pourrait transformer la législature en campagne électorale permanente et rendre chaque arbitrage gouvernemental dépendant de négociations de survie parlementaire.
La stabilité gouvernementale possède aussi une valeur démocratique.
Une solution intermédiaire pourrait être imaginée : un vote annuel sur la trajectoire actualisée, sans remise en cause automatique du gouvernement.
En revanche, lorsque le pivot devient fondamental — abandon d’une réforme structurante, changement profond de politique économique, recomposition politique majeure — la question de confiance pourrait retrouver toute sa signification.
Autrement dit : plus le pivot est important, plus sa légitimité doit être renouvelée.
Une démocratie de la justification
Cette réflexion dépasse d’ailleurs le Maroc.
L’OCDE travaille depuis plusieurs années sur ce qu’elle appelle la « gouvernance anticipative ». Elle souligne que les gouvernements doivent désormais intégrer prospective, expérimentation, observation des signaux faibles et capacité d’adaptation dans l’élaboration des politiques publiques. Ses travaux récents insistent également sur la nécessité de plans flexibles et adaptatifs face à des risques systémiques difficiles à prévoir.
Ce changement pourrait transformer progressivement notre définition même de la responsabilité politique.
La démocratie du XXe siècle demandait principalement : « Avez-vous tenu votre programme ? »
Celle du XXIe siècle devra peut-être ajouter : « Qu’avez-vous appris depuis votre élection ? »
« Quelles hypothèses étaient fausses ? »
« Pourquoi avez-vous changé de stratégie ? »
Et surtout :
« Êtes-vous encore en train de poursuivre le mandat que les citoyens vous ont confié ? »
Car gouverner dans l’incertitude n’est pas gouverner sans cap.
C’est accepter que le chemin puisse changer sans que la destination disparaisse.
Le programme gouvernemental deviendrait alors moins une photographie du premier jour qu’un document vivant.
Un peu comme un GPS démocratique.
La destination est choisie par les électeurs.
Le gouvernement conduit.
Le Parlement contrôle.
Et lorsque la route devient impraticable, on ne reproche pas nécessairement au conducteur de changer d’itinéraire.
On lui demande simplement d’expliquer pourquoi il tourne.
Voilà peut-être le prochain contrat démocratique.
Non plus promettre que rien ne changera pendant cinq ans.
Mais promettre que, lorsque le monde changera, aucun pivot important ne se fera sans explication, sans contrôle et, lorsque cela devient nécessaire, sans renouvellement de la confiance.












L'accueil





La fin du communicant qui raconte, le début de celui qui prouve










