L'ODJ Média

lodj





​Réforme des retraites et dignité des séniors : empêcher que la vieillesse se finance au sein des familles


Rédigé par le Samedi 4 Avril 2026

Une analyse à l'occasion la 2e conférence des rencontres thématiques régionales 2026 organisée , le samedi 4 avril 2026, à l’Université Euromed de Fès par L’Alliance des Économistes Istiqlaliens dans le cadre du thème général « Renforcer la confiance et préserver la dignité ; plan d’action 2026-2035 ».




Au Maroc, la réforme des retraites n’est plus un simple dossier technique réservé aux actuaires, aux syndicats et aux ministères. Elle touche au cœur du contrat social.

Derrière les courbes démographiques, les réserves des caisses et les arbitrages budgétaires, une question très concrète se pose : comment permettre aux retraités de vivre dignement sans dépendre excessivement de leurs enfants, de leurs proches ou de la solidarité informelle du foyer ? Autrement dit, comment éviter que la faiblesse des pensions ne se transforme en transfert silencieux de charge vers les familles, avec à la clé une dégradation du pouvoir d’achat de plusieurs générations à la fois ? Les données les plus récentes montrent que l’enjeu devient pressant. Le HCP rappelle que les personnes de 60 ans et plus représentent désormais 13,8 % de la population, contre un peu moins de 10 % dix ans plus tôt, et que le rapport de dépendance de vieillesse a grimpé à 22,8 % en 2024, contre 14,9 % en 2014. D’ici 2050, ce ratio atteindrait 39,4 %, ce qui signifie qu’un nombre relativement plus réduit d’actifs devra soutenir une population âgée croissante.

Cette pression n’est pas seulement macroéconomique. Elle se voit déjà dans la structure des ménages. Selon le HCP, 41,7 % des personnes âgées vivent dans des ménages composés, 27,3 % dans des couples avec enfants célibataires, et seulement 9 % en ménage individuel. Autrement dit, la vieillesse marocaine reste largement insérée dans la cellule familiale. Cela peut être une force culturelle, mais aussi un révélateur : lorsqu’un système de retraite est insuffisant, la famille devient l’assureur de dernier ressort. Et quand un senior dispose d’une pension trop faible ou irrégulière, ce sont les dépenses courantes du ménage — alimentation, médicaments, transport, soins, logement — qui absorbent le choc.

Le diagnostic financier, lui, n’a rien de neuf, mais il devient plus difficile à différer. Le rapport de la Cour des comptes sur le système de retraite relevait déjà que, pour le régime des pensions civiles, le rapport démographique était passé de 12 actifs pour un retraité en 1986 à 6 en 2001, puis 3 en 2012, avec une trajectoire vers 1 dès 2024. Pour le RCAR, la Cour signalait également une détérioration progressive, avec des tensions appelées à s’accentuer à moyen terme. Même si ce rapport date de quelques années, sa logique centrale n’a pas été invalidée : le vieillissement, la stabilisation des recrutements publics et la maturité des régimes réduisent la capacité des systèmes par répartition à tenir sans ajustement. Les discussions engagées depuis 2025-2026 dans le cadre de la commission technique sur les retraites montrent d’ailleurs que le sujet est revenu au premier plan du dialogue social.

Mais la vraie question n’est pas seulement celle de la survie comptable des caisses. Un régime peut être “rééquilibré” sur le papier tout en laissant une partie des retraités dans une forme de dépendance économique envers leurs proches. Or c’est précisément cette zone grise qui menace la dignité des séniors. Une pension insuffisante reporte le coût de la vieillesse sur les enfants actifs, sur le conjoint, parfois sur les petits-enfants. Cela réduit la capacité d’épargne des ménages, retarde certains projets, renforce la vulnérabilité face aux dépenses de santé et ajoute une tension invisible à la solidarité familiale. En clair, quand la retraite ne protège pas assez le senior, elle fragilise aussi le foyer qui l’entoure. Le HCP souligne d’ailleurs que la hausse du rapport de dépendance de vieillesse signifie une pression économique accrue sur la population active pour financer pensions, soins et services sociaux.

Cette réalité est encore plus nette quand on regarde le niveau concret des pensions. Le rapport annuel 2023 de la CNSS indique que, parmi les pensionnés bénéficiant de l’AMO, 35 % perçoivent une pension mensuelle moyenne comprise entre 1 000 et 1 500 dirhams. Ce chiffre dit beaucoup. À ce niveau, la pension ne garantit pas toujours une autonomie réelle, surtout si l’on y ajoute les dépenses de santé, le coût du logement, les charges alimentaires ou la nécessité d’aider d’autres membres de la famille. C’est précisément ici que naît le transfert de charge intra-familial : non dans les grands discours, mais dans la vie quotidienne des foyers où la pension ne couvre pas suffisamment la fin du mois.

Le gouvernement a commencé à bouger sur certains paramètres. Une mesure importante est entrée en vigueur au printemps 2025 pour la CNSS : à partir du 1er mai 2025, les personnes parties à la retraite avec 1 320 à moins de 3 240 jours d’assurance peuvent bénéficier d’une pension de vieillesse, avec un montant minimum variant entre 600 et 1 000 dirhams, en plus de la couverture AMO. Pour ceux qui étaient auparavant exclus du droit à pension faute d’atteindre l’ancien seuil, il s’agit d’une avancée sociale réelle. Elle élargit la couverture vieillesse et limite les cas où la retraite débouche sur un simple remboursement de cotisations. Mais il faut garder la tête froide : une pension comprise entre 600 et 1 000 dirhams améliore une situation d’exclusion, sans pour autant garantir partout une vieillesse économiquement autonome. Elle soulage, mais ne règle pas la question de l’adéquation.

Autre mesure : la loi de finances 2025 a engagé la défiscalisation progressive des pensions et rentes viagères des régimes de retraite de base à partir de 2026, avec une réduction dès 2025. L’objectif affiché est de soutenir le pouvoir d’achat des retraités. Sur le principe, la mesure est cohérente : alléger l’impôt sur des revenus souvent fixes et modestes peut renforcer le revenu net disponible. Mais son effet redistributif dépend du niveau réel des pensions concernées. Une partie importante des retraités les plus modestes payaient déjà peu ou pas d’IR ; le gain sera donc plus visible sur les pensions intermédiaires et supérieures que sur les plus faibles. C’est utile, mais ce n’est pas la clé unique de la dignité des séniors.

Le cœur du problème reste donc double : pérennité financière et adéquation sociale. Si l’on se concentre seulement sur l’équilibre des caisses, on risque de produire une réforme rigoureuse mais socialement sèche : âge de départ relevé, durée de cotisation allongée, rendement des pensions comprimé. Si l’on ne regarde que l’adéquation, on reporte les déficits et l’on menace la solvabilité future du système. La bonne réforme doit tenir les deux bouts : préserver les équilibres sans transformer la famille en variable d’ajustement. Cela suppose de distinguer clairement deux niveaux. D’un côté, une réforme paramétrique pour ralentir la dégradation financière des régimes. De l’autre, un filet de dignité pour les petites pensions, afin que la vieillesse ne soit pas synonyme de sous-dépendance publique et de sur-dépendance familiale.

Concrètement, plusieurs pistes se dégagent
La première consiste à mieux cibler les petites pensions et les carrières discontinues. Le système marocain reste marqué par l’hétérogénéité des parcours : fonction publique, secteur privé formel, régimes complémentaires, carrières incomplètes, travail informel ou semi-formel. Or ce sont précisément ces trajectoires heurtées qui produisent les retraites les plus faibles et les plus dépendantes de la famille. Une réforme équitable devrait intégrer des mécanismes de pension minimale mieux calibrés, articulés à l’AMO et à l’aide sociale, de façon à sécuriser le socle de vie des retraités les plus vulnérables.

La deuxième piste touche à la santé. Un retraité peut disposer d’une pension correcte sur le papier et devenir dépendant de ses proches à cause de dépenses médicales mal couvertes. La dignité des séniors ne dépend donc pas seulement du montant brut de la pension, mais de son reste à vivre après soins, médicaments et dépendance. Le lien entre réforme des retraites et généralisation de la couverture médicale est ici direct : mieux couvrir les dépenses de santé des personnes âgées, c’est éviter que leurs enfants financent indirectement ce que la pension ne peut absorber. C’est aussi protéger le pouvoir d’achat global du ménage.

La troisième piste concerne l’emploi et l’assiette de cotisation. On ne sauvera pas durablement les retraites dans une économie où trop peu d’actifs cotisent régulièrement. Le vieillissement rend la réforme des pensions inséparable d’une stratégie de formalisation, de création d’emplois déclarés et d’élargissement de la base contributive. Sans plus de cotisants, la pression sur chaque actif et sur chaque ménage augmentera. La réforme des retraites n’est donc pas un dossier isolé : elle dépend aussi de la politique de l’emploi, de la lutte contre l’informalité et de la capacité du Maroc à transformer sa croissance en travail couvert.

Au fond, la dignité des séniors se mesure à une chose très simple : peuvent-ils vivre sans devenir une charge financière permanente pour ceux qu’ils ont eux-mêmes élevés ? Toute réforme sérieuse devrait partir de cette question.

Le Maroc avance, mais il est à un moment de vérité. Le vieillissement accélère, les caisses restent sous tension, les discussions sociales sont encore ouvertes, et les familles absorbent déjà une partie du choc. La réussite de la réforme ne se jugera pas seulement à l’équilibre actuariel obtenu, mais à la capacité du pays à faire en sorte qu’une pension soit à nouveau ce qu’elle devrait toujours être : non pas une aide partielle, mais un revenu de dignité.

+ Débat - Podcast : les chroniqueurs de la Web Radio R212 débattent des idées et des questions que posent ce sujet

quand_la_famille_marocaine_finance_les_retraites.m4a Débat à écouter ici  (26.97 Mo)


Vidéo documentaire qui résume ce sujet : ​Réforme des retraites et dignité des séniors






Samedi 4 Avril 2026

Billet 2026


Bannière Réseaux Sociaux



Bannière Lodj DJ






LODJ24 TV
آخر الأخبار
جاري تحميل الأخبار...
BREAKING NEWS
📰 Chargement des actualités...

Inscription à la newsletter

Plus d'informations sur cette page : https://www.lodj.ma/CGU_a46.html
















Vos contributions
LODJ Vidéo