Francophonie au Maroc : chiffres, usages et zones d’influence
À l’occasion du 20 mars, Journée internationale de la Francophonie, il faut partir d’un constat simple : au Maroc, le français n’est pas une langue officielle, mais il reste une langue de travail, d’ascension scolaire et de circulation sociale très puissante. La journée du 20 mars renvoie à la naissance, le 20 mars 1970 à Niamey, de l’agence devenue ensuite l’OIF.
Le chiffre le plus souvent repris aujourd’hui vient de l’Observatoire de la langue française de l’OIF : le Maroc compterait 36,2 % de francophones en 2025. Ce pourcentage ne signifie pas que 36,2 % des Marocains parlent français au quotidien dans tous les contextes ; il s’agit d’une estimation de population capable d’utiliser la langue française à divers degrés.
Quand on regarde les données les plus concrètes du RGPH 2024 du HCP, on voit mieux la réalité du terrain. Dans les usages linguistiques déclarés, 91,9 % de la population utilise la darija, 24,8 % les différentes expressions de l’amazigh, et 0,8 % la hassania. Autrement dit, dans la vie ordinaire, le socle linguistique du pays reste d’abord national et pluriel, pas francophone au sens culturel classique.
En revanche, chez la population alphabétisée de 10 ans et plus, le français conserve un poids très important : 57,7 % savent le lire et l’écrire, contre 20,5 % pour l’anglais, tandis que l’arabe culmine à 99,2 %. C’est un indicateur central : le français demeure bien plus fort que l’anglais dans les compétences écrites installées, même si l’anglais progresse.
C’est là que se joue la vraie photographie du Maroc linguistique : la langue de la maison et de l’affect n’est pas la langue de l’école sélective, de certains métiers qualifiés ou d’une partie des affaires. Le français est surtout utilisé dans plusieurs espaces précis : une partie de l’enseignement, en particulier les filières scientifiques et techniques ; de larges segments de l’enseignement privé ; les milieux d’entreprise, de finance, de conseil, de médecine, d’ingénierie, ainsi qu’une partie des médias et de la communication. Cette domination n’est pas constitutionnelle, elle est sociologique et professionnelle. Les langues officielles du Royaume restent l’arabe et l’amazigh.
Le système éducatif confirme ce poids. Le réseau de l’enseignement français au Maroc annonce 44 établissements répartis sur le territoire. Ce n’est pas marginal : cela dit la force d’une demande sociale durable pour un cursus francophone ou bilingue à forte valeur perçue.
L’autre indicateur très parlant est la mobilité étudiante. D’après Campus France, le Maroc était le premier pays d’origine des étudiants étrangers en France en 2022-2023 avec 45 162 étudiants, soit 11 % du total. Même avec une légère érosion de l’attractivité française, ce lien universitaire reste massif et contribue à entretenir le prestige pratique du français au Maroc.
Il faut donc éviter deux caricatures. La première serait de dire que “le Maroc est francophone” comme si le français structurait toute la société. C’est faux au regard des usages populaires et domestiques. La seconde serait d’affirmer que “le français est fini”. C’est tout aussi faux : il reste très présent dans les circuits de pouvoir symbolique, dans la formation, dans les diplômes, dans certains recrutements et dans les échanges économiques.
La vraie question en 2026 n’est donc plus seulement : combien de Marocains utilisent le français ? Elle est plutôt : où, pour quoi, et avec quel rendement social ? Aujourd’hui, le français reste une langue de distinction scolaire et professionnelle, mais il n’est plus seul. L’anglais monte dans les imaginaires d’avenir, tandis que l’arabe et l’amazigh consolident leur légitimité institutionnelle et civique. Le Maroc n’abandonne pas la francophonie ; il la repositionne dans un paysage devenu plus concurrentiel.
En une formule : au Maroc, la francophonie n’est ni un mythe ni une totalité ; c’est une puissance installée, mais désormais contestée par le multilinguisme réel du pays.
Génération Z : pourquoi l’anglais gagne en désir, même là où le français reste utile
Ce basculement tient aussi à une réalité très concrète : le français reste fort dans les institutions, mais il apparaît à une partie de la jeunesse comme une langue de sélection sociale, alors que l’anglais donne le sentiment d’un accès plus direct, plus horizontal, plus mondialisé. Le reportage du Monde résume bien cette perception : pour beaucoup d’étudiants, l’anglais est jugé “plus facile, plus utile, plus populaire”, et surtout plus connecté à la recherche, aux publications, aux carrières internationales et à l’économie numérique.
Il y a enfin une dimension symbolique. L’anglais bénéficie d’une image de langue “neutre”, moins chargée historiquement que le français, souvent associé au passé colonial mais aussi aux hiérarchies sociales locales. Dans le même temps, les jeunes l’apprennent massivement hors de la classe, par auto-apprentissage, immersion culturelle et usage quotidien d’internet. C’est ce qui explique un paradoxe frappant relevé dans le débat marocain : malgré le poids encore très fort du français, l’anglais avance plus vite dans le désir que dans l’institution. Et c’est souvent là que commencent les vraies bascules linguistiques.












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