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Le jour où M’hamed Boucetta s’effaça devant la robe d’avocat




Il y a des scènes qui paraissent modestes sur le moment et qui, des années plus tard, prennent la dimension d’une leçon de civilisation.

L’été 1990, à Rabat. Après la prière funéraire pour Me Mohamed El Farouki à la mosquée des Chouhada, le cortège se dirige vers le cimetière. Parmi les avocats présents, un jeune stagiaire, encore au début de son parcours, porte la robe noire. À ses côtés se trouve M’hamed Boucetta : ancien bâtonnier, ancien ministre, ancien secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, figure du droit et de l’État.

À l’entrée du cimetière, le jeune avocat se décale naturellement pour laisser passer l’aîné. Geste de respect. Geste presque réflexe. Mais M’hamed Boucetta s’arrête. Il refuse d’avancer. Il demande au stagiaire de passer avant lui.

Devant l’hésitation du jeune homme, il insiste et lui explique, en substance : vous portez aujourd’hui la robe d’avocat ; moi, malgré mon parcours et mes responsabilités, je ne la porte pas. C’est donc vous qui devez passer devant.

Ce jour-là, M’hamed Boucetta n’a pas laissé passer un jeune stagiaire. Il a laissé passer une institution.

Il faut mesurer la portée de ce geste. Il ne s’agissait ni d’une politesse mondaine, ni d’une posture théâtrale, encore moins d’une faveur accordée à un débutant. Il s’agissait d’une hiérarchie morale : la fonction passe avant l’individu, la robe avant le rang social, la profession avant les titres, les décorations et les fonctions ministérielles.

Dans ce portail de cimetière, au milieu du recueillement, M’hamed Boucetta a rappelé une vérité que notre époque pressée oublie parfois : on ne grandit pas en se faisant précéder de tout le monde. On grandit aussi en sachant devant quoi, et devant qui, il faut s’effacer.

La robe d’avocat n’est pas un costume. Elle n’est pas une simple tradition vestimentaire, un accessoire de salle d’audience ou un décor de cérémonie. Elle porte une mission : défendre, contester, protéger, convaincre, parfois résister. Elle est le signe visible d’une indépendance sans laquelle la justice risque de n’être qu’une mécanique administrative.

Car un avocat n’est pas là pour plaire au pouvoir, ni pour réciter les certitudes de son temps. Il est là pour introduire le doute là où l’autorité veut parfois aller trop vite ; pour rappeler les droits là où la procédure peut devenir froide ; pour garantir au citoyen qu’il ne restera pas seul face à l’institution.

C’est précisément pour cela que la robe mérite davantage que le respect protocolaire. Elle mérite une considération politique et démocratique.

Le souvenir rapporté par Me Zouheir Asdour résonne avec une force particulière aujourd’hui, alors que le projet de loi n° 66.23 sur la profession d’avocat a provoqué une crise profonde entre le ministère de la Justice et une grande partie du barreau. Le texte est présenté par ses promoteurs comme une réforme de modernisation : formation, accès à la profession, transparence, règles déontologiques et organisation de l’exercice.

Mais une réforme ne se résume jamais à ses intentions affichées. Elle se juge aussi à la manière dont elle est discutée, amendée, comprise et acceptée par ceux qui devront la faire vivre au quotidien.

Les barreaux, eux, y ont vu des risques concernant leur indépendance, les modalités d’accès à la profession et l’équilibre des mécanismes de gouvernance. L’Association des barreaux du Maroc a maintenu une opposition ferme au texte, considérant que certains de ses choix heurtaient les traditions et garanties fondamentales de la profession.

Le débat a certes avancé au Parlement. Le projet a été adopté par la Chambre des représentants le 19 mai 2026, puis approuvé en commission à la Chambre des conseillers le 23 juin, après plusieurs ajustements. Mais l’adoption d’un texte ne signifie pas automatiquement l’extinction d’un malaise. Elle peut même, lorsque le dialogue a été insuffisant, donner au conflit une profondeur nouvelle.

Le récent avis du Conseil de la concurrence a d’ailleurs ajouté une autre dimension au dossier : l’accès au droit, l’égalité des chances, la concentration géographique des avocats, les barrières à l’entrée et la nécessité de mieux répondre aux besoins des citoyens. Cela démontre au moins une chose : le débat ne peut pas être réduit à une querelle entre un ministère et une corporation. Il concerne la place de l’avocat dans la société marocaine.

Il serait trop simple de dire : toute réforme est une agression. Ce serait tout aussi simpliste d’affirmer : toute contestation professionnelle relève du corporatisme. Une profession qui refuse toute évolution s’enferme. Un État qui réforme sans écouter risque, lui, de casser ce qu’il prétend moderniser : la confiance.

Or la confiance est le vrai sujet.

Quand un avocat devient ministre de la Justice, l’attente est naturellement plus forte. On espère non pas un avocat devenu hostile à sa profession, mais un passeur entre deux exigences : celle de l’État qui doit organiser, moderniser et réguler ; celle du barreau qui doit rester libre, crédible et respecté. Le ministère de la Justice ne peut pas ignorer les impératifs d’efficacité. Mais il ne doit pas non plus oublier que l’avocat n’est jamais un simple auxiliaire docile de la machine judiciaire.

La justice a besoin de juges indépendants, de magistrats respectés, de greffiers reconnus, de citoyens protégés. Elle a aussi besoin d’avocats debout.

C’est là que le geste de M’hamed Boucetta retrouve toute sa portée. Il ne disait pas : l’avocat est au-dessus des autres. Il disait quelque chose de plus subtil et de plus exigeant : lorsqu’un avocat porte la robe, il porte davantage que lui-même. Il porte une mémoire, une responsabilité et une promesse faite au justiciable.

En s’effaçant devant cette robe, l’ancien ministre ne s’abaissait pas. Il élevait la fonction. Il rappelait que les postes changent, que les gouvernements passent, que les majorités se renouvellent, mais que certaines institutions doivent demeurer protégées de l’humeur du moment.

À l’entrée du cimetière des Chouhada, M’hamed Boucetta n’a pas seulement demandé à un jeune avocat de passer avant lui.

Il a demandé à la profession de ne jamais accepter de marcher derrière.

Car lorsque la robe perd de sa dignité, ce n’est pas seulement le barreau qui s’affaiblit. C’est la justice elle-même qui perd une part de sa voix.



Samedi 4 Juillet 2026



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