Un héritage institutionnel fondé, mais fragilisé
Longtemps pierre angulaire de la profession, elle a formé des cadres compétents en bibliothéconomie, archivistique et métiers de l’information, délivrant des diplômes reconnus et intégrés dans le tissu culturel national.
En 2007, M. Kacem Basfao a lancé la Licence professionnelle « Métiers du livre » à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines – Aïn Chock (Université Hassan II, Casablanca) pour professionnaliser le secteur.
Mme Houda Abaylou, coordinatrice pédagogique, explique que le programme, initialement inspiré de la formation française, a été adapté au contexte marocain :
« La formation que nous avons suivie en France a porté sur le livre et ses spécificités… puis lancé le cursus… sous l’égide de M. Kacem Basfao » (Maison du Livre).
L’objectif était de former des diplômés immédiatement opérationnels : « La formation des professionnels du livre est le premier levier pour que le secteur s’améliore… » (Takamtikou, BnF, 2017).
Cependant, Mme Abaylou souligne l’absence de statut officiel pour les bibliothécaires et réclame reconnaissance institutionnelle, création de postes et soutien financier, ainsi qu’une politique nationale du livre (SIEL.ma, 2022 ; Etlettres.com) pour assurer un impact durable de la filière sur le secteur culturel marocain.
L’évolution avortée du système universitaire marocain vers le modèle Bachelor n’a pas fortement affaibli le parcours, mais elle a directement entraîné le non-renouvellement du cursus pour les prochaines années, au grand regret des acteurs du secteur.
Parcours multiples et variés, mais insuffisants et fragmentés
Le paysage de la formation dans les métiers du livre au Maroc se caractérise par une offre diversifiée mais fragmentée, articulée autour de trois niveaux complémentaires.
Le premier niveau, la formation initiale universitaire, est assuré par des établissements tels que l’École des Sciences de l’Information (ESI) de Rabat et la Licence professionnelle Métiers du livre (FML) [2] de l’Université Hassan II – FLSH Aïn Chock.
Ces parcours fournissent aux étudiants les bases théoriques et méthodologiques essentielles pour évoluer dans les domaines de la bibliothéconomie, de l’édition et de la documentation.
Le second niveau correspond à la formation pratique institutionnelle, proposée sous forme d’ateliers techniques par la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc et d’autres structures comparables.
Ces expériences opérationnelles permettent d’acquérir des compétences directement mobilisables dans les bibliothèques, centres de documentations ou structures éditoriales.
Le troisième niveau regroupe des initiatives spécialisées et thématiques, incluant écoles d’été, modules sur les données numériques, l’accès ouvert ou l’intelligence artificielle appliquée aux bibliothèques.
L’école d’été de l’AIFBD, tenue à Rabat en mai 2024, a formé des professionnels et étudiants autour de l’open data, de l’IA et de la transformation digitale.
Ces dispositifs permettent aux professionnels d’approfondir des compétences pointues et de suivre l’évolution rapide des pratiques dans le secteur.
À côté, des cours et ateliers privés, ainsi que des formations certifiantes comme le Certificat Bibliothécaire – Conseiller en Orientation (CBCO) du CIFIPE [3], complètent l’offre, bien que leur reconnaissance institutionnelle soit variable.
Parmi les parcours diplômants, la Licence professionnelle Métiers du livre offre une formation polyvalente et professionnalisante, tandis que le Master exécutif Métiers de l’écrit de l’UIR propose une spécialisation en conception et production éditoriale, écriture professionnelle et médiation autour du livre, accessible aux titulaires de licence ou aux professionnels.
L’ESI offre également des programmes en sciences de l’information et documentation, couvrant l’ingénierie documentaire, les systèmes d’information et la gestion de contenus.
Malgré cette diversité, les parcours restent éclatés et insuffisamment articulés dans une stratégie nationale cohérente.
Les Masters spécialisés exclusivement en édition ou en documentation restent rares, et l’accès à des parcours de haut niveau clairement orientés vers la bibliothèque ou l’édition nécessite souvent de se tourner vers des programmes internationaux ou des formations exécutives privées.
Cette situation souligne à la fois les opportunités offertes par l’existence de formations variées et la nécessité d’une meilleure coordination pour structurer un continuum de formation clair, progressif et adapté aux besoins actuels du secteur.
Efforts diversifiés, mais impact faible
Cette formation abordait les principes fondamentaux, le traitement des documents, l’accueil du public, l’animation, les services numériques et l’informatique en bibliothèque.
La Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc (BNRM) propose quant à elle des ateliers techniques sur le catalogage selon les normes ISBD, la classification décimale Dewey, l’indexation, l’utilisation des SIGB et l’animation de services documentaires, renforçant ainsi les compétences pratiques du personnel, bien que de manière ponctuelle.
L’Institut Français de Casablanca complète cette offre par des MasterClasses, des « Biblio’déj » et des ateliers professionnels, favorisant l’échange de savoirs et l’actualisation des pratiques.
Par ailleurs, la Fondation du Roi Abdul Aziz Al Saoud à Casablanca propose diverses actions et initiatives contribuant au perfectionnement des professionnels.
Enfin, les journées professionnelles organisées lors du Salon International de l’Édition et du Livre, à Casablanca puis à Rabat, ainsi que les séminaires et rencontres ponctuelles portés par des organismes de la société civile, constituent des occasions privilégiées d’apprentissage et de partage d’expérience, contribuant progressivement à structurer la formation continue dans le secteur.
Dans ce cadre, la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc organise également des rencontres professionnelles telles que « Les jeudis de l’AIFBD », inscrites dans la programmation des « Rencontres débats », dont une session s’est tenue le 12 mars 2026 à 14 h, favorisant les échanges entre professionnels des bibliothèques et des sciences de l’information.
À cela s’ajoute l’initiative de novembre 2018, avec la journée de formation aux métiers du livre organisée par la Médiathèque de Khouribga (OCP), contribuant également à la professionnalisation des acteurs du livre dans la région.
La société civile, un partenaire incontournable.
Les associations professionnelles constituent à cet égard un levier essentiel de structuration du secteur.
Deux d’entre elles se distinguent particulièrement par leur engagement dans la professionnalisation des métiers du livre et des bibliothèques : l’Association Marocaine des Métiers du Livre (AMML)[4] , qui œuvre à la mise en réseau des professionnels y compris lauréats de la FML, à l’organisation d’ateliers et à la valorisation des compétences documentaires, et l’Association des Bibliothèques Publiques du Maroc, qui accompagne le développement des compétences locales, favorise le partage d’expériences et soutient la mise en place de projets formateurs sur le terrain.
Selon plusieurs acteurs du secteur, ces organisations pourraient jouer un rôle déterminant dans la co‑conception des programmes de formation, l’adaptation des contenus aux réalités du marché de l’emploi et la définition de référentiels de compétences reconnus, contribuant ainsi à une professionnalisation cohérente et durable du domaine.
Visibilité scientifique et médiatique limitée.
La production académique demeure limitée : en 2015, la Fédération Internationale des Associations et Institutions de Bibliothèques (IFLA) a publié un rapport sur l’organisation des formations, notamment à l’ESI.
Bien que riche en données descriptives, ce document n’évalue pas de manière approfondie la pertinence, l’efficacité ou l’impact réel de ces formations dans un contexte marocain en constante évolution. Kenza Sefrioui, dans Le livre à l’épreuve : les failles de la chaîne au Maroc (2017), souligne la rareté des infrastructures, la faiblesse des circuits de diffusion et l’absence d’une politique culturelle structurée, facteurs limitant la valorisation des compétences des bibliothécaires, éditeurs et libraires.
Selon elle, le déficit de professionnalisation ne résulte pas seulement d’un manque de formation, mais surtout de l’absence d’un écosystème capable de consolider et pérenniser ces savoir-faire.
Ces constats rejoignent ceux de la recherche internationale, notamment l’article State of public libraries in Morocco (2023), qui met en évidence le manque de travaux détaillés sur les programmes de formation et leur impact réel sur le fonctionnement des bibliothèques publiques.
Dans l’espace médiatique marocain, la formation des bibliothécaires est rarement traitée comme un sujet autonome.
Les reportages et articles se limitent souvent à des événements ponctuels, des accords institutionnels ou la création de nouvelles bibliothèques, mentionnant parfois des partenariats internationaux — par exemple entre la BNRM et la Bibliothèque nationale de France — sans analyser les contenus, dispositifs ou effets des programmes de formation.
Il apparaît donc urgent d’encourager les journalistes et les médias publics et privés à accorder à cette thématique une attention régulière et approfondie, afin de mettre en lumière ses enjeux, ses réussites et ses défis, et de contribuer ainsi à la valorisation d’un métier stratégique pour la société marocaine.
Quelle politique nationale de formation ?
La formation initiale, bien que fondée, a été fragilisée par des réformes inachevées, notamment le passage avorté au modèle Bachelor, qui a réduit la capacité du pays à proposer des parcours spécialisés et adaptés aux métiers documentaires.
Les formations continues, bien qu’utiles, restent ponctuelles et ne s’inscrivent pas dans une stratégie nationale durable, limitant leur impact sur la professionnalisation.
Par ailleurs, l’absence d’un cadre institutionnel clair reconnaissant et valorisant le métier de bibliothécaire restreint les perspectives d’emploi et de carrière, tandis que la production scientifique spécifique demeure faible : malgré l’importance de la question, peu de travaux académiques évaluent systématiquement les programmes de formation et leurs effets sur le secteur.
Points clés à considérer
La professionnalisation passe aussi par la valorisation du statut des bibliothécaires, avec des carrières reconnues, des perspectives d’évolution au sein des institutions culturelles et une visibilité accrue du métier auprès des décideurs politiques ; de même, il convient d’intégrer les associations professionnelles, la société civile et les acteurs du livre dans la conception, l’évaluation et l’actualisation des programmes de formation.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a, pour sa part, souligné, dans ses avis sur la culture et la promotion de la lecture, l’importance d’une stratégie nationale concertée pour la lecture, le développement des espaces de lecture et l’appui à la recherche en matière culturelle, ainsi que l’implication des acteurs publics et privés dans la promotion de l’accès à la lecture et à la culture.
Construire l’avenir
Pour que le pays réponde pleinement aux exigences de la société de l’information et de la documentation, il est indispensable de consolider les acquis, combler les lacunes méthodologiques et ériger la formation des bibliothécaires en véritable pilier stratégique de la politique culturelle nationale.
Face à ces enjeux, il devient crucial de repenser le système de formation afin qu’il soit non seulement performant, mais aussi capable de répondre aux besoins futurs des bibliothèques et de la société.
Comment le Maroc pourrait-il imaginer, dans les prochaines décennies, un système de formation bibliothécaire innovant et agile, capable de transformer les bibliothèques en véritables pôles de savoir et d’innovation ?
[1] Association Marocaine des Métiers du Livre.
[2] Actuellement en suspens.
[3] Centre International de Formation, d’Insertion et de Perfectionnement des Enseignants, un établissement privé de formation professionnelle et supérieure basé à Casablanca (Maroc).
[4] L’association a officiellement lancé sa propre académie, en date du 22/04/2025, à l’occasion de la 5ème édition du Biblio’Dej.
Par Miloud BENATIK.












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